Related Posts with Thumbnails

Line in Blog

Des petits bouts de moi...

17 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (I)

Nouveau concours de nouvelles ! Je n'ai pas résisté !
C'est le Président du Jury, Philippe Delerm, qui a choisi le thème : "Il pourrait bien neiger..."

IMG_5038-002


Les papillons de neige (I)
 

Elle se tenait immobile, debout, lovée dans son châle de laine douce, celui qui ne la quittait plus dès que le temps virait au froid et que la cheminée reprenait du service. Elle ne bougeait pas, rêveuse, dans l’encoignure de la fenêtre qui éclairait faiblement la pièce. C’était pourtant le matin. Un des premiers de l’hiver. La journée commençait à peine.

Dans la nuit, elle avait entendu le vent se lever. Elle connaissait par cœur le bruit léger des tuiles balayées par les branches souples du magnolia. A chaque nouvelle tempête elle se disait que cet arbre n’était pas à sa place. Qu’il avait trop grandi. Qu’un jour il tomberait sur la maison et éventrerait le toit. Mais les saisons se succédaient et l’arbre gagnait la bataille. Il était toujours là, à l’angle de la bâtisse. La chaleur lourde de l’été avait fait apprécier son ombre fraîche et généreuse. Lorsqu’aux premiers beaux jours la table était dressée sous sa ramure offerte, même elle ne pensait plus au danger qu’il avait représenté pendant les mauvais jours, ni aux insomnies qu’il avait provoquées durant ses nuits blanches d’inquiétude et de bourrasques folles à la mauvaise saison. Au contraire, elle se réjouissait de ces moments joyeux et pleins de convivialité qu’il abritait sans faillir au plus chaud de l’été, et elle l’en remerciait silencieusement en levant les yeux vers la couronne verte d’ombres mouvantes qui l’abritait alors et protégeait tout son monde réuni pour de joyeuses agapes.

Et puis l’hiver avait succédé à l’automne et les averses brutales avaient lavé l’arbre de ses feuilles devenues jaune d’or. Le vent avait dépouillé le squelette sombre de sa parure vive. Nu, l’arbre paraissait encore plus imposant. La jeune femme s’était réveillée en pensant à lui après sa nuit agitée de mauvais cauchemars. Son premier geste au réveil avait été d’aller vérifier qu’il était encore debout, solide, à sa place, près de la maison. Le gros tronc gris immobile l’avait rassurée. Maintenant, elle rêvait en regardant l’atmosphère cotonneuse qui recouvrait le jardin, dehors. Le bois usé des battants qui maintenaient les vitres en place laissait filtrer un mince coulis d’air qui la parcourut et la fit frissonner. Elle remonta d’un geste machinal sur ses épaules nues le châle gris qui avait glissé. Il pourrait bien neiger, se dit-elle soudain, et cette pensée la surprit elle-même. Elle avait encore discuté hier avec son ami et voisin jardinier. Il avait parlé de brouillard, de chute des températures, de grêle ou de pluie glacée. C’était bien ce qu’elle savait devoir attendre d’un matin de décembre. Mais il n’avait pas parlé de neige. Elle en était sûre. Et pourtant, la pensée qui venait de traverser son esprit malgré elle était une évidence. Elle le savait.

Son regard se perdit parmi les hautes tiges des asters qu’elle n’avait pas eu le temps de couper. Elle n’arrivait jamais à se résoudre en temps et en heure à anéantir ces témoins de l’automne flamboyant, qui avaient peuplé de leurs couleurs vives les massifs jusqu’à ces derniers jours. Elle ne pouvait renoncer aussi brutalement à la danse légère des papillons sur les corolles violettes, dans les reflets caressants du soleil de cette fin de saison. Elle s’efforçait de reculer l’échéance. Elle n’avait pas rêvé. Les papillons volaient encore il y a quelques jours à peine… Elle aurait voulu fixer à jamais les motifs colorés de leurs ailes qui semblaient avoir été peints par un peintre audacieux. Leurs ocelles la regardaient autant qu’elle les admirait, s’efforçant de ne pas bouger ou trembler. Toujours à l’affût, elle prenait de multiples clichés. C’était son challenge chaque année. Réussir une photo encore plus magnifique que l’année précédente, dans le même décor, avec les mêmes modèles. Elle qui ne savait pas dessiner et le déplorait, se vengeait ainsi de cette incapacité à traduire en peinture la beauté de la nature qui l’entourait, la comblait et la fascinait.

Pour l’heure, l’air était devenu de lait. Le ciel blanc n’avait plus aucun relief et elle devinait le froid de l’air posé sur la nature endormie. Le silence avait déployé son voile immobile sur le jardin mouillé. Rien ne bougeait. Pourtant, elle crut quand même apercevoir un insecte aux ailes grises voleter à travers les volutes de sa tasse brûlante de thé posée, comme chaque matin, sur le guéridon à côté d’elle. Elle le chassa d’un geste machinal et tenta de discipliner ses pensées vagabondes, mais n’y parvint pas. Une guirlande, une rengaine de mots remplissait l’espace autour d‘elle, en elle… Des mots qu’elle se récitait mentalement. Des mots surgis du passé. « Des papillons de neige… »… Oui c’était bien ça… Elle essayait de se souvenir de la suite mais n’y arrivait pas ; ses pensées étaient trop indisciplinées et agitées malgré la solitude. Ou à cause d’elle… Seuls ces quelques mots lui revenaient, lancinants. Alors elle tourna le dos à la fenêtre et alla s’asseoir sur le fauteuil Voltaire qui trônait devant un secrétaire fermé, dans l’angle opposé de la chambre. Elle savait que là se trouvait la réponse. Elle savait qu’elle la lirait là, dans ce vieux cahier fatigué qui avait appartenu à sa grand-mère, dont la photo en robe légère et chapeau à larges bords ornait un petit cadre discret posé sur le même meuble.
La clef, qu’elle avait trouvée d’un geste, tourna sans résistance dans la serrure dorée. Un cahier à couverture bleue apparut, posé en évidence sur d’autres papiers jaunis et couverts d’une écriture régulière et fine.
Elle n’eut qu’à le saisir. Il s’ouvrit spontanément à la page souhaitée. Il ne pouvait s’ouvrir qu’à cette page-là.  Elle le savait. Ce n’était pas la première fois qu’elle le lisait. Elle connaissait les mots qui y figuraient presque par cœur :

« Les papillons de neige volent devant mes yeux
Le temps n’a pas d’emprise sur les souvenirs
Ils dorment bien au chaud
dans le fond de nos cœurs
et n’attendent qu’un signe pour renaître et revivre…

Les hivers se ressemblent
Ils font toujours venir les larmes à nos yeux
Le temps s’accroche à la mémoire
comme à un très vieux tronc noueux
qui écorche notre âme, mais l’empêche de tomber

Les chemins froids finissent toujours par arriver quelque part
où il fait chaud et clair
où le feu flambe et où le temps s’arrête
Où l’on peut poser sa fatigue
et s’endormir sans crainte »…

Il faisait sombre dans la chambre, malgré l’heure matinale. Elle s’interrompit un instant dans sa lecture silencieuse pour allumer la petite lampe juponnée blanche qui se tenait à côté du cadre et l’éclairait désormais d’un halo poudré en harmonie avec la lumière pâle de ce jour d’hiver. Elle reprit sa place, recroquevillée comme à son habitude sur les coussins en velours passé, sur le fauteuil qui avait été autrefois celui de sa grand-mère, comme la chambre, comme le lit, comme le secrétaire, comme le cahier qu’elle tenait entre ses mains, et qu’elle s’était approprié depuis que la vieille dame s’en était allée vers d’autres contrées. Jamais elle ne s’asseyait autrement. Elle avait gardé cette habitude qui remontait à l’enfance, quand elle trouvait refuge entre les bras accueillants du fauteuil qui lui paraissait alors si grand, si protecteur.
Les mots qui s’étaient brouillés l’espace d’un instant redevinrent nets devant ses yeux soudain humides et qui brillaient un peu. Elle poursuivit sa lecture silencieuse…

« Les hivers d’autrefois ont le goût de l’enfance
Ils luisent dans le noir des saisons oubliées
Leur parfum est celui des écorces d’orange
et des marrons brûlants
emportés dans les poches sur des chemins gelés

Les papillons de neige volent devant mes yeux
le temps n’a pas d’emprise sur les sentiments
Ils brillent comme la neige
et se posent en fondant
sur l’écran blanc des souvenirs vivants. »

Le temps s’est comme suspendu. Elle a doucement refermé le cahier bleu. Elle articule encore les derniers mots. Elle ne peut s’en détacher. C’est comme si un autre espace avait surgi des pages jaunies, entre les mailles frêles de l’écriture serrée. Elle reste blottie là, dans cette parenthèse aussi impalpable que la couleur du temps. Un oiseau gris déchire le ciel d’un mouvement de soie et disparaît de sa vue. Evaporé. Le monde se résume à ces carreaux noyés. Rien d’autre n’existe à ce moment-là. Son univers s’arrête ici. Aucun bruit ne trouble cette ouate de silence. Et elle ne souhaite rien d’autre. En tête-à tête avec elle-même, son monde est une bulle de verre couleur hiver qu’un simple mot suffirait à briser. Mais elle ne le dit pas.
Dehors, loin du halo chaleureux, le jour n’en finit pas de pâlir.

(à suivre)

© Marie-Line SALTEL-BAYOL - Novembre 2016

Si vous le souhaitez, vous pouvez lire l'intégralité de la nouvelle, voter et me soutenir ici : (les votes sont ouverts jusqu'au 23 novembre 2016) 
http://www.jedeviensecrivain.com/nouvelles-concours/papillons-de-neige/
Il suffit de créer son compte JDE puis de se connecter, ou de se connecter via facebook si vous avez un tel compte.
(message personnel à maman, je t'aiderai pour le faire !) 

Posté par Line SB à 18:54 - Poésie - Vos grains de sel [0] - Permalien [#]

Commentaires sur Les papillons de neige (Nouvelle) (I)

Nouveau commentaire