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Des petits bouts de moi...

18 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (II)

Les papillons de neige (II)

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Elle grave entre ses cils cet instant unique. Décidemment, elle voudrait savoir peindre. Elle aurait déployé sur la toile toute la gamme des blancs et des gris délavés. Les encres auraient coulé. L’eau aurait peu à peu recouvert le papier comme un buvard liquide. Elle a toujours aimé les aquarelles et leur insondable fragilité. Mais le résultat n’est jamais à la hauteur de ses espoirs, alors elle a abandonné ses pinceaux et froissé les feuilles souillées. Elle a tout jeté. Elle préfère rêver. Elle pourrait alors poser des mots…
Un jour peut-être, elle ouvrira un cahier bleu, comme avant elle sa grand-mère. Et elle y écrira ses mots à elle. En pensée elle déroule le fil. L’histoire s’écrit d’un trait. Elle a la couleur indécise qui n’existe pas, celle que les encres ne sauront jamais peindre. Celle qu’elle voit devant elle envahir le ciel et le jardin, dehors. La couleur de la neige qui n’est pas encore tombée. La couleur de l’air froid et de la lumière pâle d’un soleil avorté. La couleur d’un temps d’absence claire. La couleur des branches mortes prêtes à casser, la couleur du vent qui fait vibrer les dernières feuilles des arbres comme une harpe.

Sur la page vierge comme le jour qui s’ouvre, elle trace alors des mots aussi simples que cette atmosphère blanche qui a envahi tout l’espace. Oui, c’est vrai… il pourrait bien neiger, murmure-t-elle…
Et les phrases se déroulent et s’écrivent, paisibles et fluides comme si elle les lisait…

« Ce jour-là était un jour de neige.
Tu sais, quand la lumière blanche emplit tout l’espace et que le ciel couleur de temps semble recouvrir le monde... C’était le début d’une histoire et la fin d’un moment. Le temps filait sur les vitres en y laissant une buée bleue qui s’effilochait en lambeaux givrés. Tes yeux suivaient les traces figées de l’eau comme autant de rivières de mémoire. La vie glissait à toute allure et tu aurais voulu te raccrocher aux branches ployées sous le poids de la neige. Mais tu savais bien qu’elles n’auraient pas résisté sous ton poids, et que l’on n’aurait entendu que le craquement sourd du bois noir qui cède sous la force des évidences en éclaboussant de ses échardes grises et acérées le tapis blanc immaculé.
C’était un jour de neige sans retour. Un jour comme une nuit sans lune quand les étoiles refusent même la lumière blafarde des corps posés à contre-jour sur elle. C’était comme un cri de silence et il effaçait tout sur son passage. C’était un jour de gomme et il ne reste que les larmes pour pleurer. Et sur la neige crissante elles tombaient comme les perles d’un collier qu’on a oublié de fermer.
Et toi tu regardais ces petits cratères refermés avant même que d’être nés. Et tu pensais au ruisseau de tes yeux figé dans l’air glacé. Et tu ne pensais plus. Et tu glissais dans l’air comme une esquisse à la vitesse du vent. C’était un jour de neige. C’était un jour en blanc, un jour d’hiver. Un jour de fin et de commencement.
C’était un jour d’hiver, un jour de froid brûlant. Tu sais, quand la nuit devient blanche et emporte avec elle toutes tes peurs et que tu restes là, longtemps, à écouter la neige, à attendre le jour. Debout contre le vent…
C’était un jour de neige... »

Elle tremble un peu. Les a-t-elle vraiment écrits, ces mots ? Ou seulement pensés ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.
Elle regarde les pages blanches du cahier neuf qu’elle tient entre ses mains. Elle a pensé si fort ces phrases... L’espace d’un moment elle a traversé le miroir. Elle n’est plus seule à contempler le jour qui s’ouvre. Elle l’a donné à voir. Dehors est entré dans cette chambre et a pris toute la place, a rempli tout l’espace. Elle a arrêté le temps, figé l’indéfinissable atmosphère, transformé l’enveloppe blanche et froide en mystère. En rêve éveillé.
Elle est assise dans la chaleur de son univers mais une partie d’elle est ailleurs.
Pour la première fois elle ressent cette exaltation qui la transporte haut. Il n’y a plus ni réalité ni songe. Elle vient de comprendre qu’écrire est son essentiel, sa raison de vivre.
L’écriture d’un autre âge de sa grand-mère l’a emportée dans un autre monde. Comme ses rêves. Il fallait juste oser. Sa main caresse les pages encore vierges.

Elle regarde naître le soleil d’opaline de ce matin d’hiver sur le jardin éteint. La vie y vibre malgré le froid.  Le vent caresse la terre gelée. On dirait presque qu’il va faire beau. L’air opaque et clair recouvre de son lait blanc le paysage. Elle n’aperçoit plus les arbres morts qui se dressent d’ordinaire à la lisière de son horizon. Petit à petit, le paysage s’est dissout dans une brume familière et pourtant neuve. Aujourd’hui n’est pas comme hier. Le temps à largué les amarres, il glisse sur la surface des choses comme une barque sur l’eau tranquille d’un étang déserté. C’est un matin d’hiver où le soleil peine à percer, mais il est là, derrière la surface polie du miroir des heures. On n’est plus tout à fait à l’aube. La matinée a déplié ses heures. Il faudrait penser à la vie, mais cet instant entre deux espoirs l’empêche de bouger. Elle ne voudrait pas briser le miroir. Ce n’est pas elle qui décide.

(A suivre)

© Marie-Line SALTEL-BAYOL - Novembre 2016

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Posté par Line SB à 11:16 - Poésie - Vos grains de sel [0] - Permalien [#]

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