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Des petits bouts de moi...

14 janvier 2017

Le bouquet de la maîtresse (1)

 

bouquet de la maitresse doisneau

Le bouquet de la maîtresse

Elle avait disposé les fleurs dans un vieux pot qui se cachait sur une étagère au milieu de tout un fatras de crayons de couleur aux mines cassées, de cahiers chiffonnés dont les pages resteraient à jamais cornées, de carnets à spirales, de boîtes de craies poussiéreuses et de bouteilles d’encre à moitié vides, et j’étais restée éblouie par la grâce de ses mouvements, précis et rapides, qui en quelques minutes avaient transformé les tiges informes et à demi fanées en un magnifique bouquet de fleurs dont le parfum parvenait jusqu’à mon pupitre, au moindre courant d’air de cette belle matinée de mai.
C'était déjà presque la fin de l'année scolaire...

J’avais beau me concentrer sur les mots que je devais recopier en respectant scrupuleusement les lignes tracées sur ma page blanche… « la boucle du L doit toujours dépasser la barre du T ! », « ferme bien tes E ! » « Refais-moi une ligne de Q majuscules, en t’appliquant, s’il te plaît !», je ne pouvais empêcher mes pensées de vagabonder entre deux passages attentifs de la silhouette claire et bienveillante de ma maîtresse dans l’allée. Je ne l’entendais jamais arriver. Parfois, son parfum si particulier et si doux la devançait de quelques secondes. Soudain, je sentais son souffle chaud dans mon cou, et je devinais le geste de sa main qui remettait en place la mèche indisciplinée échappée du bandeau bleu qui retenait ses cheveux. Elle connaissait mes tendances rêveuses. Elle ne s’impatientait jamais. Combien de fois avais-je dû recommencer une ligne d’écriture que mon étourderie rendait brouillonne. Pour elle, pour le sourire de satisfaction qui se posait sur ses lèvres roses, j’aurais tracé des pages entières sans me lasser.

J’aimais sa manière de saisir délicatement mon porte-plume au manche taché, de le plonger dans l’encrier de porcelaine blanche pour m’expliquer la bonne technique. Je regardais la plume ressortir couverte d’encre. Jamais elle ne gouttait sur le cahier ouvert. La main de la maîtresse traçait alors sans hésiter les courbes élégantes des lettres en belle écriture anglaise, dont les pleins et les déliés me faisaient rêver. Parviendrais-je un jour à une telle perfection ? Lorsque je reprenais entre mes doigts maculés de taches le porte-plume familier, je contemplais d’un air désolé les petits points qui malgré mon assiduité ne manquaient jamais d’étoiler au premier mouvement la page neuve du cahier. Et j’entendais alors un léger soupir dans mon dos, puis sa main se posait, douce, sur mon épaule d’écolière honteuse, « Allez, recommence ! » et elle passait à l’élève assis devant moi. Sans jamais se lasser. Elle était mon idole. Mon rêve à accomplir. Le but à atteindre, comme une étoile brillante au milieu de la nuit.

Ce matin, tôt, avant de quitter la ferme pour partir à l’école, j’avais échappé à la surveillance de ma mère occupée à nourrir le bébé. J’avais ouvert sans bruit la petite barrière qui séparait la cour devant la maison, du jardinet où mon père faisait pousser les légumes qui nous nourrissaient, et j’avais couru jusqu’au coin le plus éloigné. C’était le coin des fleurs. Celui où ma mère avait préservé un petit espace réservé au superflu : en toute saison s’y épanouissaient quelques corolles. Des marguerites, des tulipes, des petits oeillets blancs au parfum si puissant, des zinnias multicolores, de gros dahlias de couleurs vives, et en ce mois de mai, du muguet. Tout un parterre de clochettes blanches cachées sous leurs feuilles vert sombre. J’en avais vite cueilli un bouquet, ravie d’avance à l’idée de l’offrir à ma chère maîtresse. J’écrasai au passage quelques tiges dans ma main serrée. Ce n’était pas important. Tous les enfants apportaient à tour de rôle des fleurs de leur jardin. J’avais attendu la saison des clochettes de mai. C’était ma fleur préférée. J’avais entendu dire autour de moi qu’elle portait bonheur. C’était ce bouquet-là que je voulais lui offrir.

[A suivre]

© Marie-Line SALTEL BAYOL  - 06/01/2017
Photo © Robert Doisneau - Le bouquet de la maîtresse

Posté par Line SB à 18:54 - Poésie - Vos grains de sel [4] - Permalien [#]

Commentaires sur Le bouquet de la maîtresse (1)

    J'attends la suite...
    Ton texte est à mon oreille une poésie récitée par une petite fille qui rappelle à ma mémoire les souvenirs de gestes et d'odeurs enfouis.
    Odeur de l'encre fraîche de la grande bouteille, crissement de la plume sergent major, hauteur des lettres devenue réflexe... Et les bouquets. Rares étaient ceux qui pouvaient offrir des fleurs dans cette école de quartier, les roses échappées des jardins pour surplomber les trottoirs étaient souvent pour la maîtresse. Son geste pour attraper le petit vase était joyeux, celle qui était désignée pour aller le remplir d'eau dans la cour était fière tandis que celle qui avait offert la rose la rassurait : oui Madame, la rose était dans la rue.
    Merci.

    Posté par MAG, 11 janvier 2017 à 19:46 | | Répondre
    • Merci à toi, Mag, pour cette lecture attentive et tendre.

      Posté par Line SB, 12 janvier 2017 à 14:16 | | Répondre
  • Oh , j'ai vraiment aimé et moi aussi j'attends la suite ! Je me reconnais dans cette petite école, ses odeurs, et cette Maîtresse que l'on admirait et aimait tant !
    Merci pour tous tes jolis mots, empreints de douceur et "d'autrefois"...
    Grosses bisous.

    Posté par Tatie, 12 janvier 2017 à 18:03 | | Répondre
    • La suite est déjà publiée, Tatie ! et il y en aura d'autres...

      Posté par Line SB, 12 janvier 2017 à 18:28 | | Répondre
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