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Des petits bouts de moi...

14 janvier 2017

Le bouquet de la maîtresse (2)

 

vivian maier

 Le bouquet de la maîtresse 2

J’arrivai essoufflée, les joues rouges, à l’entrée de la cour. J’avais couru sans même m’en rendre compte. Les deux maîtresses se tenaient sous le préau. Elles discutaient entre elles, entourée de groupes d’enfants qui jouaient en attendant l’heure de la rentrée des classes. J’hésitai à peine un quart de secondes et je me précipitai auprès de la mienne, me faisant suffisamment remarquer pour qu’elle interrompe sa conversation.
« Que veux-tu, petite ? » me demanda-telle de sa voix douce, sans même paraître importunée. Je plongeai mes yeux dans son beau regard clair et je lui tendis fièrement mon petit bouquet saccagé par le trajet. Son visage s’éclaira d’un sourire magnifique et elle prit précautionneusement mes fleurs, comme s’il s’était agi du plus magnifique bouquet de la terre.
« Elle vont vous porter bonheur, maîtresse », ajoutai-je en rougissant. Mon cœur battait à tout rompre. Je vis ses longs cils battre et se fermer un instant.

« Viens avec moi, on va les mettre tout de suite dans l’eau ! » me dit-elle en m’entraînant dans la classe dont la porte était restée entr’ouverte.
J’étais rouge de fierté et presque impressionnée. Entrer dans la classe avant tout le monde, accompagnée de la maîtresse, ça valait à mes yeux de petite fille tous les premiers prix du monde !
Elle me chargea d’attraper le pot qui servirait de vase. Je savais par cœur où il se trouvait. J’allai aux lavabos qui trônaient entre les deux salles de classe le remplir d’eau, et je le ramenai avec mille précautions jusqu’au bureau de la maîtresse, en prenant bien garde de n’en faire tomber aucune goutte sur le parquet ciré. Elle disposa les fleurs avec soin dans le « vase » improvisé, et s’exclama plusieurs fois « Que ça sent bon, le muguet ! C’est ma fleur préférée ! » J’exultai intérieurement.

Le modeste bouquet avait pris soudain la valeur d’une gerbe magnifique digne d’un fleuriste. Il illuminait ce coin de bureau d’une aura que je devais être seule à voir. J’avais noué mes mains dans mon dos et je me tortillais d’un pied sur l’autre sur l’estrade, devant la table couverte de piles de cahiers aux couvertures de papier bleu, soigneusement alignés, prêts à être distribués en fonction des noms calligraphiés sur les étiquettes qui les ornaient dans un coin... Je regardais le grand tableau noir, sur lequel la maîtresse avait déjà écrit une ligne de morale de sa belle écriture ronde régulière, comme tous les matins : « Plus fait douceur que violence. » Les bâtons de craie étaient soigneusement rangés à côté de la brosse à effacer dans la rainure prévue à cet effet. Je souris en pensant qu’elle était d’ordinaire l’objet de la convoitise de tous les élèves, qui se disputaient le privilège d’aller nettoyer le tableau, et surtout de sortir « taper la brosse » sur l’un des vieux murs de pierre de la cour…

Tout était en place, figé, familier et rassurant. C’était un jour d’école comme les autres, et pourtant je savais qu’il aurait à jamais en moi une saveur particulière, un goût ineffaçable.  Je triturai le nœud de ma blouse à carreaux verts puis je pivotai sur moi-même et je regardai la classe, les pupitres alignés, les grandes fenêtres et leurs rideaux jaunes, les cartes colorées accrochées au mur du fond de la salle, la mappemonde bleue posé sur l’étagère la plus haute, les porte-manteaux avec leurs boules blanches et leurs crochets noirs. C’était comme si je découvrais ce lieu pour la première fois. Je me sentais importante et fière. Comme le chef d’orchestre de tout ce petit monde encore immobile. Je sus alors que c’était là ma place, et qu’un jour je serais sur cette estrade la maîtresse que d’autres petites filles admireraient, l’exemple à suivre, le rêve à réaliser…

Toutes ces idées m’avaient envahies comme un ouragan. L’espace d’un moment j’avais été transportée dans un ailleurs possible que je pressentais beau.
« Allez, il faut aller te mettre en rang maintenant… On va rentrer. Tu n’entends pas la cloche ?... »
Bien sûr que je l’entendais, la cloche familière, tantôt joyeuse, comme ce matin, tantôt agressive et impérative. Déjà je regagnais la file des enfants devant la porte vitrée, le cœur gonflé de fierté et de joie. Je pris la main comme à mon habitude d’une petite fille, toujours la même. Ce n’était pas vraiment mon amie mais personne ne voulait lui donner la main parce qu’elle était un peu « différente », alors nous avions lié nos deux solitudes, puisque personne ne s’était proposé pour être ma compagne non plus. Tout naturellement elle avait pris place sur le même pupitre que moi, en classe.

Parfois je l’aidais, car elle avait encore plus de difficultés que moi. Les autres enfants se moquaient souvent d’elle et de ses drôles d’yeux bridés. Ils l’appelaient la Chinoise, ou « la folle » mais elle ne le prenait pas mal et cela la faisait même sourire. Moi je l’appelais Mimi. Pour la maîtresse, c’était « la petite Michèle ». Elle ne la punissait jamais et était encore plus patiente avec elle qu’avec moi. Elle m’avait nommée sa « deuxième maîtresse » et nous avions même le droit de rester dans la classe pendant les récréations pour terminer notre travail dans le calme. De toute façon, les autres ne voulaient jamais de nous pour jouer. Nous les gênions, paraît-il. Et moi je préférais jouer à la maîtresse avec Mimi.

A l’appel de la maîtresse, notre petite file d’élèves se mit en mouvement et rentra en classe, où chacun de nous rejoignit sa table dans le calme. Mimi souriait. Elle me montra d’un geste les fleurs de muguet, que le premier rayon de soleil du jour avait immédiatement désignées à son regard sensible.
Moi aussi, je n’avais d’yeux que pour le bouquet qui trônait sur le coin du bureau. De ma place, il me paraissait encore plus beau que tout à l’heure. Il embaumait jusqu’à moi. Il me semblait que toute la classe l’admirait.
Deux filles plus âgées que moi distribuaient déjà les cahiers bleus. Un élève fut chargé d’aller au tableau. C’était l’heure de lire la phrase de morale. La journée d’école commençait. Le cœur léger, j’ouvris mon cahier sur une page neuve, pleine de bonne volonté.

[à suivre...]

© Marie-Line Saltel Bayol - 07/01/2017
© Photo Vivian Maier

Posté par Line SB à 17:24 - Poésie - Vos grains de sel [1] - Permalien [#]

Commentaires sur Le bouquet de la maîtresse (2)

    13/01/2017 Bonne fête aujourd'hui, Tatie ! <3
    Et soigne toi, toi aussi, ainsi que Jeannot !

    Posté par Line SB, 13 janvier 2017 à 10:38 | | Répondre
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