Related Posts with Thumbnails

Line in Blog

Des petits bouts de moi...

14 janvier 2017

Le bouquet de la maîtresse (3)

a83af32e5ebfe7510afa3dcd04b9f80d

Le bouquet de la maîtresse (3)

Je regardais la page du cahier devant moi. Les lignes s’emmêlaient un peu dans un brouillard flou. Je sortis de mon rêve.

Qu’était-elle devenue, la petite Mimi ? Cela faisait si longtemps que je n’avais pas pensé à elle. Et soudain je revoyais son visage, sa silhouette, présente, son regard doux, ce sourire éclatant... J’entendais presque sa voix me dire : « Tu viens ? Allez, prends ma main… » Le passé m’avait rattrapée l’espace d’un instant.
J’essuyai d’un geste rapide le voile devant mes yeux et je remis de ma main gauche la mèche de cheveux qui s’était échappée de mon bandeau. Autour de moi, tout était calme. J’aimais profiter de ce petit moment avant le brouhaha de la journée. C’était un petit privilège que je m’accordais souvent, lorsque j’arrivais, le matin, le plus souvent avant tout le monde. Aujourd’hui, c’était un joli matin de printemps. J’avais inscrit la date au tableau, comme tous les jours : vendredi 10 mai 1968. D’ici une bonne demi-heure, les enfants allaient surgir, petite meute pleine d’énergie et de gaieté et les fantômes du passé allaient s’évanouir. Sans doute. Ou peut-être pas.

J’avais enfilé ma blouse en vichy rose. C’était ma préférée. Je jetai un coup d’œil par la grande fenêtre qui donnait sur la cour. Quelques élèves commençaient à arriver. Ceux dont les parents travaillaient et qui nous les confiaient dès le matin à la garderie. Je me chargeais volontiers de temps en temps de cette permanence qui me permettait de voir les enfants sous un autre jour. Je n’avais pas de mal à repérer ceux qui n’avaient pas fait leurs devoirs. Ils se confiaient sans crainte à moi et je lisais dans leurs yeux beaucoup de confiance. Je me revoyais en certains et je les encourageais à progresser, j’expliquais, je corrigeais, sans jamais élever la voix. D’ailleurs le petit Pierre m’avait dit un jour, alors que son cahier d’écriture accumulait les pages arrachées : « Au moins, avec vous, Madame, on a le droit de se tromper sans être puni ! » et c’était comme s’il m’avait offert le plus beau des diplômes.

Je pensais en silence qu’il avait échappé par chance aux plumes Sergent Major et j’esquissais malgré moi un sourire en apercevant le bout de sa langue qui accompagnait systématiquement les mouvements laborieux de sa main crispée sur le stylo bille. Toutefois, je me mettais à regretter les buvards roses maculés de taches violettes lorsque je le voyais saisir sa gomme et frotter le côté bleu sur le papier de mauvaise qualité, qui ne tardait pas à laisser apparaître un petit trou irrécupérable. « Madame, je n’ai pas fait exprès… »

La sonnerie électrique stridente résonna et me fit sursauter dans ma rêverie. Je fis un dernier tour de la classe, ramassant un crayon tombé par terre, rangeant la case trop pleine et débordante de livres d’un bureau d’écolier, remettant à l'endroit un roudoudou oublié, coquillage rempli de sucre à moitié dévoré. Je pouvais dire rien qu’à l’organisation de chaque table à qui ressemblait son jeune propriétaire. Sur un pupitre, un taille-crayon en forme de globe terrestre avait laissé s’échapper les copeaux de crayons dans la rainure qui servait de plumier. A côté un enfant avait oublié d’emporter avec lui son précieux étui à lunettes, et je me dis qu’il faudrait que je m’en souvienne à l’heure de faire réciter la leçon du jour. Je connaissais par cœur la carte de la classe, sa topographie s’imprimait en moi dès les premiers jours de rentrée et les élèves savaient que je n’appréciais pas les changements de place, sauf motif important. Je les aimais, ils me respectaient autant que je les respectais, et ils m’aimaient aussi, je crois.

Nous avions décidé d’un commun accord que les tables seraient regroupées par quatre, formant des îlots de travail, choisis par affinité et avec mon consentement dès le premier jour. Cette innovation un peu en avance sur mon temps avait eu un franc succès auprès des élèves qui se vantaient régulièrement, ainsi que je l’avais entendu, de leur chance auprès de leurs camarades des autres classes : « Nous, on a Mademoiselle Lacombe ! C’est la meilleure maîtresse du monde ! » J’avais constaté avec bonheur que ce travail en groupe était bénéfique pour chacun. Pierre étonnait ses camarades en calcul mental, alors qu’en écriture c’est son voisin qui l’aidait… Les rédactions prenaient l’allure de jeux où chacun rivalisait pour soumettre son idée. Je me sentais comme un chef d’orchestre et cela me remplissait de bonheur.

[A suivre...]

© Marie-Line Saltel Bayol - 09/01/2017
Photo © Robert Doisneau - La libellule

Posté par Line SB à 16:21 - Poésie - Vos grains de sel [0] - Permalien [#]

Commentaires sur Le bouquet de la maîtresse (3)

Nouveau commentaire