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Des petits bouts de moi...

23 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (III)

Les papillons de neige (III)

 

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Elle sait juste qu’un jour, elle parlera de ce moment. Elle aimera se souvenir. Le présent sera devenu passé, mais le temps n’aura plus d’importance. Peut-être même qu’en ce temps-là, une autre silhouette se sera blottie à son tour dans un vieux fauteuil fatigué et que sur la tablette en bois ciré du secrétaire, une lampe éclairera un vieux cahier aux pages jaunies, couvertes d’une écriture fine et appliquée. Ce sera par un beau matin d’hiver comme aujourd’hui. La maison sera noyée dans une atmosphère laiteuse. Les branches du soleil peineront à griffer le ciel. Le silence se sera fait coton sur le jardin. Et l’allée qui mène au massif de fleurs disparaîtra dans une buée légère et pesante comme une naissance, un espoir à venir et la fin d’autre chose.

Elle imagine la jeune femme qui aura pris sa place. La vie ne s’arrête pas. Le temps tourne les pages du grand livre blanc. Le froid s’arrête aux portes, l’hiver glisse sur les carreaux glacés de la fenêtre close, la chaleur remplit les cœurs et danse comme les flammes claires dans la vieille cheminée de marbre.
Les époques se mélangent. Passé, présent ou avenir, quelle importance…
Il fera ce temps de temps pour toujours, quand l’hiver se glissera sans bruit sous sa couverture de neige. Et il y aura toujours une silhouette postée à la fenêtre pour murmurer d’une voix silencieuse face au ciel blanc : « Il pourrait bien neiger », crainte et espérance mêlées, bonheur ou déception assumés. La souhaitera-t-elle vraiment, cette neige timidement évoquée ? En aura-t-elle secrètement rêvé ? Se réjouira-t-elle en silence de cette fête espérée ?

Assise dans le fauteuil face aux vitres embuées de la fenêtre glacée, la jeune femme écrit maintenant sans hésiter. C’est une lettre à celle qui un jour aura pris sa place. Elle lui parle de cet instant où elle a su que la neige tomberait. Et les mots se posent un à un sur les pages blanches qui n’attendaient qu’eux. Elle raconte le ciel et le vent et le froid, et les arbres nus au bord du chemin, posés comme des cris sur l’horizon de lait. Elle lui dit l’espoir et la peur, elle lui écrit l’aurore comme on ouvre la fenêtre à deux battants sur un beau jour d’hiver.

« Les feuilles brûleront dans un feu de chimères. Tu entendras le craquement froissé de leurs os de misère. Ce sera le matin d’une saison nouvelle, froide comme la fin des espérances vaines.
Le soleil brillera d’une lumière rasante, accrochée aux épis téméraires des herbes survivantes. Tu les verras frémir aux mille éclats de la rosée limpide. Sous tes pas elles se briseront, et tes larmes rougies au fer-blanc du brasier sauvage resteront en suspens, au rivage tremblant de tes yeux fatigués. Ce sera l’aube triomphante des matins d’hiver. Quand le jour acéré déchire sans état d’âme les soies noires de la nuit en lambeaux.
Tu traceras tes pas au milieu du chemin. Leur empreinte flamboiera en travers du silence. Ce sera l’aurore. De ta gorge naîtra dans un halo brumeux l’esquisse d’une voix comme un brouillard fragile. Et tu l’accrocheras aux tiges maquillées d’eau vive, qui te salueront comme une ancienne alliée.
Devant toi s’ouvrira le collier inventé d’un temps à définir. Il n’aura ni début ni fin et tu n’en fermeras jamais la parenthèse fine, que d’autres auront ouverte dans un temps d’avant toi. Tu seras la maille manquante que le ciel attendait pour allumer la flamme du brasier final.
Sous tes pas se craquellera la porcelaine blanche de l’aube. »

Elle a écrit d’un trait jusqu’à ce dernier mot. Elle a posé le point final comme un oiseau replie ses ailes, dans un soupir, une respiration ténue, un souffle murmuré. Elle se sent plus légère. Elle n’a rien relu. Elle referme d’un geste lent la couverture cartonnée bleue sur les lignes serrées de son écriture grise. Elle pourrait enfermer ainsi dans un coffre précieux un trésor inconnu qui resterait caché jusqu’au moment venu. Elle saisit le cahier dans une ultime caresse et le pose lentement sur l’autre cahier bleu, dans le tiroir secret. Puis elle rabat la tablette en bois clair, ferme le meuble patiné, tourne d’un geste lent la minuscule clef dans la serrure dorée et la pose délicatement dans le coffret en opaline bleutée dont le couvercle se ferme sans bruit. Sa grand-mère y conservait un trèfle à quatre feuilles qu’elle lui montrait parfois. Où est-il ? Elle ne sait… Sans doute est-il redevenu poussière… Ses yeux se posent sur la lampe. Le halo remplit maintenant l’espace. La lueur du jour dehors semble avoir baissé d’intensité. Ce n’est pourtant pas encore le soir…

Elle s’approche alors de l’embrasure sombre. Son châle a glissé. Elle le remonte et enfouit son visage dans la laine douce. Elle a besoin de chaleur. A l’extérieur le soleil a fondu. Un brouillard blanc a pris toute la place tandis qu’elle écrivait. Le jour est devenu gris. Il n’y a plus un bruit. Même le vent s’est tu et de rares oiseaux, silhouette noires faméliques sans nom, traversent l’espace sans crier. Le monde semble s’être refermé autour de la maison de pierre qui résiste comme une île au milieu de l’immensité sans couleurs.
Quelque chose se prépare. C’est palpable.

Combien de minutes de silence encore avant la déferlante. Y aura-t-il un signe ? Elle fouille de ses yeux l’indéfinissable couleur du jour qui résiste. Une nuit incertaine prend la place du jour. Plus de trace d’un soleil vaincu. L’air est sombre et l’empêche presque de respirer. Elle voudrait crever cette bulle opaque de noirceur incolore. L’immobilité pèse comme un poids mort. Elle sait qu’il suffit d’attendre…
Soudain une déchirure comme un éclair traverse le ciel vide. Un silence d’orage. Sans eau et sans vacarme. Elle n’a pas eu peur. Elle connaissait l’issue. Alors s’envolent devant elle, en tourbillon léger, au rythme de son cœur qui bat à petits coups rapides, un, puis des dizaines, des centaines de papillons blancs. D’abord sans consistance puis de plus en plus épais, denses et lourds. Et le ballet magique envahit tout l’espace de sa sarabande silencieuse. Le ciel s’est de nouveau teinté de blanc et de clarté. L’air ressemble à une jungle incolore et pacifique, un territoire féérique et vierge qui s’emplit de signes cabalistiques bienveillants. Les papillons de neige dansent à l’aventure et se posent au hasard des courants de saison. La terre tutoie l’horizon blême. C’est comme une grande fête muette qui se déploie majestueusement sur la nature endormie. Elle en est à la fois l’invitée et l’hôtesse rayonnante et muette. La jeune femme écoute ce silence bruissant. Elle se sent libérée, pleine d’une joie indéfinissable. Elle sourit sans raison. Le temps s’est arrêté de fuir. Son regard se perd, glisse vers le ciel et s’échappe dans la spirale étourdissante des flocons qui tombent et puis s’élèvent, victimes consentantes de la tempête pacifique, Elle se sent comme saoule. Ivre de la première neige.

Un sourire sur les lèvres, Joconde de l’hiver, elle rejoint le fauteuil moelleux qui l’attend patiemment au creux de ses coussins. L’hiver a frappé les trois coups, le rideau s’est levé sur un nouveau décor. La pièce peut commencer.
Elle le savait bien, qu’il pourrait neiger…

 

© Marie-Line SALTEL-BAYOL
Novembre 2016

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J'espère que ma nouvelle vous a plu !
Si vous le voulez, vous pouvez encore voter pour elle.
Les votes sur JDE (http://www.jedeviensecrivain.com/nouvelles-concours/papillons-de-neige/) sont clos ce soir, 23 novembre 2016, à minuit !

Posté par Line SB à 19:42 - Poésie - Vos grains de sel [3] - Permalien [#]

Commentaires sur Les papillons de neige (Nouvelle) (III)

    Je suis émerveillée!
    J'ai "goûté" chaque mot jusqu'à la fin du troisième chapitre, regrettant que cet ouvrage se termine...mais rêvant profondément, (pour deux) qu'il soit le début d'une longue série...!
    Puis, fermant les volets de mes nouvelles fenêtres j'ai pensé que ce serait beau, cet hiver, de voir tomber la neige...bien au chaud...!

    Beaucoup de bisous avec plein de vœux, en surimpression...!

    Merci

    Maman

    Posté par Mamie, 23 novembre 2016 à 21:00 | | Répondre
  • les papillons de neige
    j'ai bien aimé .Dès les premiers mots, les premières phrases, j'éprouve un désir ardent
    de poursuivre ma lecture.
    Mon attention est soutenue, et j'ai très envie de connaître la fin.
    je referme le texte; c'est prenant, touchant et magnifique.
    "il pourrait bien neiger" le challenge initié par le concours est accompli.
    Je suis imprégnée par l'atmosphère des situations décrites avec autant se soins, de la qualité des poèmes qui soulignent l'ambiance particulière ressentie dans l'attitude d'une jeune femme parfois nostalgique avec son passé, ses instants présents, son futur qui la fait désireuse de partager ses constats à l'approche de l'hiver : il pourrait bien neiger.
    Depuis ma première lecture, j'ai ressenti la nécessité de relire ce texte pour ne rien oublier et pourvoir partager, avec ma famille, mes amies, l'émotion dégagée.
    Félicitations M LINE. Permettez moi de vous dire mon admiration certaine pour votre talent.
    De nombreux lecteurs vont lire cette nouvelle; ils auront le même avis!
    Enfin, J'exprime pour vous le rêve d'un concours NOLIM réussi.
    Jacqueline

    Posté par jacqueline, 28 novembre 2016 à 16:32 | | Répondre
    • Je ne sais que dire devant de si jolis mots. Merci beaucoup Jacqueline d'avoir pris la peine et le temps de me donner vos impressions de lecture et de m'avoir fait tous ces compliments qui me touchent. C'est pour des gens comme vous que j'écris ! Encore merci !

      Posté par Line, 30 novembre 2016 à 18:37 | | Répondre
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