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Des petits bouts de moi...

23 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (III)

Les papillons de neige (III)

 

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Elle sait juste qu’un jour, elle parlera de ce moment. Elle aimera se souvenir. Le présent sera devenu passé, mais le temps n’aura plus d’importance. Peut-être même qu’en ce temps-là, une autre silhouette se sera blottie à son tour dans un vieux fauteuil fatigué et que sur la tablette en bois ciré du secrétaire, une lampe éclairera un vieux cahier aux pages jaunies, couvertes d’une écriture fine et appliquée. Ce sera par un beau matin d’hiver comme aujourd’hui. La maison sera noyée dans une atmosphère laiteuse. Les branches du soleil peineront à griffer le ciel. Le silence se sera fait coton sur le jardin. Et l’allée qui mène au massif de fleurs disparaîtra dans une buée légère et pesante comme une naissance, un espoir à venir et la fin d’autre chose.

Elle imagine la jeune femme qui aura pris sa place. La vie ne s’arrête pas. Le temps tourne les pages du grand livre blanc. Le froid s’arrête aux portes, l’hiver glisse sur les carreaux glacés de la fenêtre close, la chaleur remplit les cœurs et danse comme les flammes claires dans la vieille cheminée de marbre.
Les époques se mélangent. Passé, présent ou avenir, quelle importance…
Il fera ce temps de temps pour toujours, quand l’hiver se glissera sans bruit sous sa couverture de neige. Et il y aura toujours une silhouette postée à la fenêtre pour murmurer d’une voix silencieuse face au ciel blanc : « Il pourrait bien neiger », crainte et espérance mêlées, bonheur ou déception assumés. La souhaitera-t-elle vraiment, cette neige timidement évoquée ? En aura-t-elle secrètement rêvé ? Se réjouira-t-elle en silence de cette fête espérée ?

Assise dans le fauteuil face aux vitres embuées de la fenêtre glacée, la jeune femme écrit maintenant sans hésiter. C’est une lettre à celle qui un jour aura pris sa place. Elle lui parle de cet instant où elle a su que la neige tomberait. Et les mots se posent un à un sur les pages blanches qui n’attendaient qu’eux. Elle raconte le ciel et le vent et le froid, et les arbres nus au bord du chemin, posés comme des cris sur l’horizon de lait. Elle lui dit l’espoir et la peur, elle lui écrit l’aurore comme on ouvre la fenêtre à deux battants sur un beau jour d’hiver.

« Les feuilles brûleront dans un feu de chimères. Tu entendras le craquement froissé de leurs os de misère. Ce sera le matin d’une saison nouvelle, froide comme la fin des espérances vaines.
Le soleil brillera d’une lumière rasante, accrochée aux épis téméraires des herbes survivantes. Tu les verras frémir aux mille éclats de la rosée limpide. Sous tes pas elles se briseront, et tes larmes rougies au fer-blanc du brasier sauvage resteront en suspens, au rivage tremblant de tes yeux fatigués. Ce sera l’aube triomphante des matins d’hiver. Quand le jour acéré déchire sans état d’âme les soies noires de la nuit en lambeaux.
Tu traceras tes pas au milieu du chemin. Leur empreinte flamboiera en travers du silence. Ce sera l’aurore. De ta gorge naîtra dans un halo brumeux l’esquisse d’une voix comme un brouillard fragile. Et tu l’accrocheras aux tiges maquillées d’eau vive, qui te salueront comme une ancienne alliée.
Devant toi s’ouvrira le collier inventé d’un temps à définir. Il n’aura ni début ni fin et tu n’en fermeras jamais la parenthèse fine, que d’autres auront ouverte dans un temps d’avant toi. Tu seras la maille manquante que le ciel attendait pour allumer la flamme du brasier final.
Sous tes pas se craquellera la porcelaine blanche de l’aube. »

Elle a écrit d’un trait jusqu’à ce dernier mot. Elle a posé le point final comme un oiseau replie ses ailes, dans un soupir, une respiration ténue, un souffle murmuré. Elle se sent plus légère. Elle n’a rien relu. Elle referme d’un geste lent la couverture cartonnée bleue sur les lignes serrées de son écriture grise. Elle pourrait enfermer ainsi dans un coffre précieux un trésor inconnu qui resterait caché jusqu’au moment venu. Elle saisit le cahier dans une ultime caresse et le pose lentement sur l’autre cahier bleu, dans le tiroir secret. Puis elle rabat la tablette en bois clair, ferme le meuble patiné, tourne d’un geste lent la minuscule clef dans la serrure dorée et la pose délicatement dans le coffret en opaline bleutée dont le couvercle se ferme sans bruit. Sa grand-mère y conservait un trèfle à quatre feuilles qu’elle lui montrait parfois. Où est-il ? Elle ne sait… Sans doute est-il redevenu poussière… Ses yeux se posent sur la lampe. Le halo remplit maintenant l’espace. La lueur du jour dehors semble avoir baissé d’intensité. Ce n’est pourtant pas encore le soir…

Elle s’approche alors de l’embrasure sombre. Son châle a glissé. Elle le remonte et enfouit son visage dans la laine douce. Elle a besoin de chaleur. A l’extérieur le soleil a fondu. Un brouillard blanc a pris toute la place tandis qu’elle écrivait. Le jour est devenu gris. Il n’y a plus un bruit. Même le vent s’est tu et de rares oiseaux, silhouette noires faméliques sans nom, traversent l’espace sans crier. Le monde semble s’être refermé autour de la maison de pierre qui résiste comme une île au milieu de l’immensité sans couleurs.
Quelque chose se prépare. C’est palpable.

Combien de minutes de silence encore avant la déferlante. Y aura-t-il un signe ? Elle fouille de ses yeux l’indéfinissable couleur du jour qui résiste. Une nuit incertaine prend la place du jour. Plus de trace d’un soleil vaincu. L’air est sombre et l’empêche presque de respirer. Elle voudrait crever cette bulle opaque de noirceur incolore. L’immobilité pèse comme un poids mort. Elle sait qu’il suffit d’attendre…
Soudain une déchirure comme un éclair traverse le ciel vide. Un silence d’orage. Sans eau et sans vacarme. Elle n’a pas eu peur. Elle connaissait l’issue. Alors s’envolent devant elle, en tourbillon léger, au rythme de son cœur qui bat à petits coups rapides, un, puis des dizaines, des centaines de papillons blancs. D’abord sans consistance puis de plus en plus épais, denses et lourds. Et le ballet magique envahit tout l’espace de sa sarabande silencieuse. Le ciel s’est de nouveau teinté de blanc et de clarté. L’air ressemble à une jungle incolore et pacifique, un territoire féérique et vierge qui s’emplit de signes cabalistiques bienveillants. Les papillons de neige dansent à l’aventure et se posent au hasard des courants de saison. La terre tutoie l’horizon blême. C’est comme une grande fête muette qui se déploie majestueusement sur la nature endormie. Elle en est à la fois l’invitée et l’hôtesse rayonnante et muette. La jeune femme écoute ce silence bruissant. Elle se sent libérée, pleine d’une joie indéfinissable. Elle sourit sans raison. Le temps s’est arrêté de fuir. Son regard se perd, glisse vers le ciel et s’échappe dans la spirale étourdissante des flocons qui tombent et puis s’élèvent, victimes consentantes de la tempête pacifique, Elle se sent comme saoule. Ivre de la première neige.

Un sourire sur les lèvres, Joconde de l’hiver, elle rejoint le fauteuil moelleux qui l’attend patiemment au creux de ses coussins. L’hiver a frappé les trois coups, le rideau s’est levé sur un nouveau décor. La pièce peut commencer.
Elle le savait bien, qu’il pourrait neiger…

 

© Marie-Line SALTEL-BAYOL
Novembre 2016

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J'espère que ma nouvelle vous a plu !
Si vous le voulez, vous pouvez encore voter pour elle.
Les votes sur JDE (http://www.jedeviensecrivain.com/nouvelles-concours/papillons-de-neige/) sont clos ce soir, 23 novembre 2016, à minuit !

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18 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (II)

Les papillons de neige (II)

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Elle grave entre ses cils cet instant unique. Décidemment, elle voudrait savoir peindre. Elle aurait déployé sur la toile toute la gamme des blancs et des gris délavés. Les encres auraient coulé. L’eau aurait peu à peu recouvert le papier comme un buvard liquide. Elle a toujours aimé les aquarelles et leur insondable fragilité. Mais le résultat n’est jamais à la hauteur de ses espoirs, alors elle a abandonné ses pinceaux et froissé les feuilles souillées. Elle a tout jeté. Elle préfère rêver. Elle pourrait alors poser des mots…
Un jour peut-être, elle ouvrira un cahier bleu, comme avant elle sa grand-mère. Et elle y écrira ses mots à elle. En pensée elle déroule le fil. L’histoire s’écrit d’un trait. Elle a la couleur indécise qui n’existe pas, celle que les encres ne sauront jamais peindre. Celle qu’elle voit devant elle envahir le ciel et le jardin, dehors. La couleur de la neige qui n’est pas encore tombée. La couleur de l’air froid et de la lumière pâle d’un soleil avorté. La couleur d’un temps d’absence claire. La couleur des branches mortes prêtes à casser, la couleur du vent qui fait vibrer les dernières feuilles des arbres comme une harpe.

Sur la page vierge comme le jour qui s’ouvre, elle trace alors des mots aussi simples que cette atmosphère blanche qui a envahi tout l’espace. Oui, c’est vrai… il pourrait bien neiger, murmure-t-elle…
Et les phrases se déroulent et s’écrivent, paisibles et fluides comme si elle les lisait…

« Ce jour-là était un jour de neige.
Tu sais, quand la lumière blanche emplit tout l’espace et que le ciel couleur de temps semble recouvrir le monde... C’était le début d’une histoire et la fin d’un moment. Le temps filait sur les vitres en y laissant une buée bleue qui s’effilochait en lambeaux givrés. Tes yeux suivaient les traces figées de l’eau comme autant de rivières de mémoire. La vie glissait à toute allure et tu aurais voulu te raccrocher aux branches ployées sous le poids de la neige. Mais tu savais bien qu’elles n’auraient pas résisté sous ton poids, et que l’on n’aurait entendu que le craquement sourd du bois noir qui cède sous la force des évidences en éclaboussant de ses échardes grises et acérées le tapis blanc immaculé.
C’était un jour de neige sans retour. Un jour comme une nuit sans lune quand les étoiles refusent même la lumière blafarde des corps posés à contre-jour sur elle. C’était comme un cri de silence et il effaçait tout sur son passage. C’était un jour de gomme et il ne reste que les larmes pour pleurer. Et sur la neige crissante elles tombaient comme les perles d’un collier qu’on a oublié de fermer.
Et toi tu regardais ces petits cratères refermés avant même que d’être nés. Et tu pensais au ruisseau de tes yeux figé dans l’air glacé. Et tu ne pensais plus. Et tu glissais dans l’air comme une esquisse à la vitesse du vent. C’était un jour de neige. C’était un jour en blanc, un jour d’hiver. Un jour de fin et de commencement.
C’était un jour d’hiver, un jour de froid brûlant. Tu sais, quand la nuit devient blanche et emporte avec elle toutes tes peurs et que tu restes là, longtemps, à écouter la neige, à attendre le jour. Debout contre le vent…
C’était un jour de neige... »

Elle tremble un peu. Les a-t-elle vraiment écrits, ces mots ? Ou seulement pensés ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.
Elle regarde les pages blanches du cahier neuf qu’elle tient entre ses mains. Elle a pensé si fort ces phrases... L’espace d’un moment elle a traversé le miroir. Elle n’est plus seule à contempler le jour qui s’ouvre. Elle l’a donné à voir. Dehors est entré dans cette chambre et a pris toute la place, a rempli tout l’espace. Elle a arrêté le temps, figé l’indéfinissable atmosphère, transformé l’enveloppe blanche et froide en mystère. En rêve éveillé.
Elle est assise dans la chaleur de son univers mais une partie d’elle est ailleurs.
Pour la première fois elle ressent cette exaltation qui la transporte haut. Il n’y a plus ni réalité ni songe. Elle vient de comprendre qu’écrire est son essentiel, sa raison de vivre.
L’écriture d’un autre âge de sa grand-mère l’a emportée dans un autre monde. Comme ses rêves. Il fallait juste oser. Sa main caresse les pages encore vierges.

Elle regarde naître le soleil d’opaline de ce matin d’hiver sur le jardin éteint. La vie y vibre malgré le froid.  Le vent caresse la terre gelée. On dirait presque qu’il va faire beau. L’air opaque et clair recouvre de son lait blanc le paysage. Elle n’aperçoit plus les arbres morts qui se dressent d’ordinaire à la lisière de son horizon. Petit à petit, le paysage s’est dissout dans une brume familière et pourtant neuve. Aujourd’hui n’est pas comme hier. Le temps à largué les amarres, il glisse sur la surface des choses comme une barque sur l’eau tranquille d’un étang déserté. C’est un matin d’hiver où le soleil peine à percer, mais il est là, derrière la surface polie du miroir des heures. On n’est plus tout à fait à l’aube. La matinée a déplié ses heures. Il faudrait penser à la vie, mais cet instant entre deux espoirs l’empêche de bouger. Elle ne voudrait pas briser le miroir. Ce n’est pas elle qui décide.

(A suivre)

© Marie-Line SALTEL-BAYOL - Novembre 2016

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17 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (I)

Nouveau concours de nouvelles ! Je n'ai pas résisté !
C'est le Président du Jury, Philippe Delerm, qui a choisi le thème : "Il pourrait bien neiger..."

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Les papillons de neige (I)
 

Elle se tenait immobile, debout, lovée dans son châle de laine douce, celui qui ne la quittait plus dès que le temps virait au froid et que la cheminée reprenait du service. Elle ne bougeait pas, rêveuse, dans l’encoignure de la fenêtre qui éclairait faiblement la pièce. C’était pourtant le matin. Un des premiers de l’hiver. La journée commençait à peine.

Dans la nuit, elle avait entendu le vent se lever. Elle connaissait par cœur le bruit léger des tuiles balayées par les branches souples du magnolia. A chaque nouvelle tempête elle se disait que cet arbre n’était pas à sa place. Qu’il avait trop grandi. Qu’un jour il tomberait sur la maison et éventrerait le toit. Mais les saisons se succédaient et l’arbre gagnait la bataille. Il était toujours là, à l’angle de la bâtisse. La chaleur lourde de l’été avait fait apprécier son ombre fraîche et généreuse. Lorsqu’aux premiers beaux jours la table était dressée sous sa ramure offerte, même elle ne pensait plus au danger qu’il avait représenté pendant les mauvais jours, ni aux insomnies qu’il avait provoquées durant ses nuits blanches d’inquiétude et de bourrasques folles à la mauvaise saison. Au contraire, elle se réjouissait de ces moments joyeux et pleins de convivialité qu’il abritait sans faillir au plus chaud de l’été, et elle l’en remerciait silencieusement en levant les yeux vers la couronne verte d’ombres mouvantes qui l’abritait alors et protégeait tout son monde réuni pour de joyeuses agapes.

Et puis l’hiver avait succédé à l’automne et les averses brutales avaient lavé l’arbre de ses feuilles devenues jaune d’or. Le vent avait dépouillé le squelette sombre de sa parure vive. Nu, l’arbre paraissait encore plus imposant. La jeune femme s’était réveillée en pensant à lui après sa nuit agitée de mauvais cauchemars. Son premier geste au réveil avait été d’aller vérifier qu’il était encore debout, solide, à sa place, près de la maison. Le gros tronc gris immobile l’avait rassurée. Maintenant, elle rêvait en regardant l’atmosphère cotonneuse qui recouvrait le jardin, dehors. Le bois usé des battants qui maintenaient les vitres en place laissait filtrer un mince coulis d’air qui la parcourut et la fit frissonner. Elle remonta d’un geste machinal sur ses épaules nues le châle gris qui avait glissé. Il pourrait bien neiger, se dit-elle soudain, et cette pensée la surprit elle-même. Elle avait encore discuté hier avec son ami et voisin jardinier. Il avait parlé de brouillard, de chute des températures, de grêle ou de pluie glacée. C’était bien ce qu’elle savait devoir attendre d’un matin de décembre. Mais il n’avait pas parlé de neige. Elle en était sûre. Et pourtant, la pensée qui venait de traverser son esprit malgré elle était une évidence. Elle le savait.

Son regard se perdit parmi les hautes tiges des asters qu’elle n’avait pas eu le temps de couper. Elle n’arrivait jamais à se résoudre en temps et en heure à anéantir ces témoins de l’automne flamboyant, qui avaient peuplé de leurs couleurs vives les massifs jusqu’à ces derniers jours. Elle ne pouvait renoncer aussi brutalement à la danse légère des papillons sur les corolles violettes, dans les reflets caressants du soleil de cette fin de saison. Elle s’efforçait de reculer l’échéance. Elle n’avait pas rêvé. Les papillons volaient encore il y a quelques jours à peine… Elle aurait voulu fixer à jamais les motifs colorés de leurs ailes qui semblaient avoir été peints par un peintre audacieux. Leurs ocelles la regardaient autant qu’elle les admirait, s’efforçant de ne pas bouger ou trembler. Toujours à l’affût, elle prenait de multiples clichés. C’était son challenge chaque année. Réussir une photo encore plus magnifique que l’année précédente, dans le même décor, avec les mêmes modèles. Elle qui ne savait pas dessiner et le déplorait, se vengeait ainsi de cette incapacité à traduire en peinture la beauté de la nature qui l’entourait, la comblait et la fascinait.

Pour l’heure, l’air était devenu de lait. Le ciel blanc n’avait plus aucun relief et elle devinait le froid de l’air posé sur la nature endormie. Le silence avait déployé son voile immobile sur le jardin mouillé. Rien ne bougeait. Pourtant, elle crut quand même apercevoir un insecte aux ailes grises voleter à travers les volutes de sa tasse brûlante de thé posée, comme chaque matin, sur le guéridon à côté d’elle. Elle le chassa d’un geste machinal et tenta de discipliner ses pensées vagabondes, mais n’y parvint pas. Une guirlande, une rengaine de mots remplissait l’espace autour d‘elle, en elle… Des mots qu’elle se récitait mentalement. Des mots surgis du passé. « Des papillons de neige… »… Oui c’était bien ça… Elle essayait de se souvenir de la suite mais n’y arrivait pas ; ses pensées étaient trop indisciplinées et agitées malgré la solitude. Ou à cause d’elle… Seuls ces quelques mots lui revenaient, lancinants. Alors elle tourna le dos à la fenêtre et alla s’asseoir sur le fauteuil Voltaire qui trônait devant un secrétaire fermé, dans l’angle opposé de la chambre. Elle savait que là se trouvait la réponse. Elle savait qu’elle la lirait là, dans ce vieux cahier fatigué qui avait appartenu à sa grand-mère, dont la photo en robe légère et chapeau à larges bords ornait un petit cadre discret posé sur le même meuble.
La clef, qu’elle avait trouvée d’un geste, tourna sans résistance dans la serrure dorée. Un cahier à couverture bleue apparut, posé en évidence sur d’autres papiers jaunis et couverts d’une écriture régulière et fine.
Elle n’eut qu’à le saisir. Il s’ouvrit spontanément à la page souhaitée. Il ne pouvait s’ouvrir qu’à cette page-là.  Elle le savait. Ce n’était pas la première fois qu’elle le lisait. Elle connaissait les mots qui y figuraient presque par cœur :

« Les papillons de neige volent devant mes yeux
Le temps n’a pas d’emprise sur les souvenirs
Ils dorment bien au chaud
dans le fond de nos cœurs
et n’attendent qu’un signe pour renaître et revivre…

Les hivers se ressemblent
Ils font toujours venir les larmes à nos yeux
Le temps s’accroche à la mémoire
comme à un très vieux tronc noueux
qui écorche notre âme, mais l’empêche de tomber

Les chemins froids finissent toujours par arriver quelque part
où il fait chaud et clair
où le feu flambe et où le temps s’arrête
Où l’on peut poser sa fatigue
et s’endormir sans crainte »…

Il faisait sombre dans la chambre, malgré l’heure matinale. Elle s’interrompit un instant dans sa lecture silencieuse pour allumer la petite lampe juponnée blanche qui se tenait à côté du cadre et l’éclairait désormais d’un halo poudré en harmonie avec la lumière pâle de ce jour d’hiver. Elle reprit sa place, recroquevillée comme à son habitude sur les coussins en velours passé, sur le fauteuil qui avait été autrefois celui de sa grand-mère, comme la chambre, comme le lit, comme le secrétaire, comme le cahier qu’elle tenait entre ses mains, et qu’elle s’était approprié depuis que la vieille dame s’en était allée vers d’autres contrées. Jamais elle ne s’asseyait autrement. Elle avait gardé cette habitude qui remontait à l’enfance, quand elle trouvait refuge entre les bras accueillants du fauteuil qui lui paraissait alors si grand, si protecteur.
Les mots qui s’étaient brouillés l’espace d’un instant redevinrent nets devant ses yeux soudain humides et qui brillaient un peu. Elle poursuivit sa lecture silencieuse…

« Les hivers d’autrefois ont le goût de l’enfance
Ils luisent dans le noir des saisons oubliées
Leur parfum est celui des écorces d’orange
et des marrons brûlants
emportés dans les poches sur des chemins gelés

Les papillons de neige volent devant mes yeux
le temps n’a pas d’emprise sur les sentiments
Ils brillent comme la neige
et se posent en fondant
sur l’écran blanc des souvenirs vivants. »

Le temps s’est comme suspendu. Elle a doucement refermé le cahier bleu. Elle articule encore les derniers mots. Elle ne peut s’en détacher. C’est comme si un autre espace avait surgi des pages jaunies, entre les mailles frêles de l’écriture serrée. Elle reste blottie là, dans cette parenthèse aussi impalpable que la couleur du temps. Un oiseau gris déchire le ciel d’un mouvement de soie et disparaît de sa vue. Evaporé. Le monde se résume à ces carreaux noyés. Rien d’autre n’existe à ce moment-là. Son univers s’arrête ici. Aucun bruit ne trouble cette ouate de silence. Et elle ne souhaite rien d’autre. En tête-à tête avec elle-même, son monde est une bulle de verre couleur hiver qu’un simple mot suffirait à briser. Mais elle ne le dit pas.
Dehors, loin du halo chaleureux, le jour n’en finit pas de pâlir.

(à suivre)

© Marie-Line SALTEL-BAYOL - Novembre 2016

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(message personnel à maman, je t'aiderai pour le faire !) 

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31 octobre 2016

Quand tu auras grandi...

 

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Quand tu auras grandi…

Quand tu auras grandi, il faudra lire les légendes oubliées. Reprendre le chemin à la première page et oublier les mots écrits à l’encre bleue. Ce sera un nouveau voyage. 
Tes pas seront fragiles et hésitants. On ne court pas sur les routes inconnues. Tu apprivoiseras chaque caillou, chaque fleur sur le bord des fossés, chaque oiseau au milieu des herbes tremblantes. L’air sera doux et tiède à tes épaules nues. Et rempli de poussière d’or. Celle des matins d’été quand la buée de l’aube s’élève dans le ciel au-dessus des horizons bleutés. Tes yeux verront plus loin que la ligne du vent. Tu entendras le chant léger de ton cœur battre à pas menus, et tu sauras l’après. Tu le réciteras à voix muette, juste pour toi. 
Personne ne pourrait t’entendre, de toute façon. 
Ce sera comme une chanson, un refrain mille fois repris, une mélopée sans paroles, souvenirs de temps très anciens. La mémoire et la confiance mêlées. Comme si tu avais toujours su. Et tu auras ce regard si profond des enfants nouveaux-nés qui semblent déjà tout connaître du monde avant même d’avoir vécu.
Tes pas deviendront plus légers que l’air et tu avanceras vers d’autres certitudes.
J’aimerais t’accompagner sur cette route-là, mais tu es déjà loin, et tu as oublié l’avant.
Tu regardes devant et tu as tout le temps.

Marie-Line Saltel-Bayol- 07/02/2015
Photo trouvée sur le blog "The cottage of Vinnord"

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21 octobre 2016

Camille... Le murmure des voix...

Il y a 73 ans, un 19 octobre, s'éteignait Camille Claudel, après 30 ans d'internement forcé en asile psychiatrique, coupée du monde des vivants et de sa passion créatrice, seule.
J'avais envie de lui rendre hommage, à ma façon.

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Le murmure des voix

Il faudrait écouter le murmure des voix quand elles se taisent…
Le vent avait pris ta place dans un balancement doux. C’était le bruit des feuilles qui se bercent
Il peuplait mon sommeil d’oubli plein. Celui qui habille le vide et fait dormir aux heures blanches de l’aube, quand ton cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort, sans respecter le rythme imposé par la vie.
J’avais saisi au vol la gifle d’une porte abandonnée au vent. Elle n’avait pas su m’extirper de la torpeur consentie où je me réfugiais. A bras le corps. Moi aussi j'avais renoncé, faute de mots, faute de sens, faute de nous.
Dans mes rêves d’après, j’ai vu tes mains poignarder les veines du ciel. Et le sang coulait clair. Je crois qu’il n’avait même pas de couleur. La flaque liquide formait une île autour de moi. Toujours je me balançais, bercée au vent des branches sans paroles. Robinsonne oubliée dans son hamac-sablier.
Il y avait déjà longtemps que tu étais parti. Enfin, je crois…
Je ne suis plus sûre de grand-chose. La réalité m’échappe. Je me trompe de rêve.
On dirait que je tremble. Un peu…
La lune a rempli le ciel de son incandescence froide. C’est quoi, s’aimer ?
Mes questions magistrales brûlent de tous leurs feux. Je crois que je ne l’éteindrai pas, ce brasier-là. Tu es parti pourtant j’entends ta voix.
Je suis ici et je n’y suis pas. Ou plus.
Je te parle, tu ne m’entends pas. Tu me parles… Je ne sais pas…
Parfois, il faut savoir baisser les bras...

Il faudrait écouter le murmure des voix quand elles se taisent…

© Marie-Line SALTEL-BAYOL- 17/01/2016

 

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 "Femme accroupie" de Camille Claudel

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 "L'âge mûr", de Camille Claudel

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Portrait de Camille Claudel, hommage, par Marcos Rodrigo

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18 octobre 2016

Feuille de vigne

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Haïkus – feuille de vigne

Des veines en étoile
Géographie de l’automne
La feuille de vigne

Entre deux saisons
L’ocre dévore le vert
La vigne se meurt

© Marie-Line Saltel-Bayol - 25/09/2016

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15 octobre 2016

La nuit

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La nuit

Le soir dessinait son chemin dans le ciel. Il l’écrivait à l’encre violette avec ses pleins et ses déliés. J’aimais les majuscules des nuages maraudeurs. L’ombre buvard rose pâle tachée de mauve épongeait leurs errances laborieuses. Parfois un oiseau squelettique et noir déchirait l’espace de son cri d’aile fine, comme les lames acérées de ciseaux défendus. Son frisson courait sur ma peau longtemps après qu’il se soit évanoui dans le silence des rêves. J’emportais avec moi les promesses lugubres et les espoirs fragiles. Ils avaient construit malgré moi le nid tressé des cauchemars à venir.
Je peignais à grandes coulées grises la vie des songes enfuis. Je les berçais à l’aune de mes peurs. Parfois j’oubliais sur le bord de la route entre deux arbres flous un lambeau de bonheur, comme la fleur fanée d’un bouquet oublié.

J’aimais suivre des routes sans issue et sans certitudes. Elles me menaient plus loin que les lendemains vierges. Je les avais tracées à grandes enjambées, par-dessus les fossés tièdes des nuits sans lune. J’accrochais aux épines émoussées des ronces éphémères les parcelles de vie qui brillaient sans faillir. Vers luisants égarés d’une armée de souffrances. Fenêtres éclairées de défaites écorchées.
Et le soir tricotait point à point son chemin d’étoiles sombres. J’en lisais la dentelle fine et précieuse. Je gravais dans mes yeux sa guirlande prudente. Elle brillait loin au-dessus du vaisseau de mes sommeils perdus. Sa voile triomphante m’emportait, houle froide, jusqu’aux matins de verre et de lumière, et elle me déposait, victime pantelante, sur la grève sableuse des aubes sacrifiées. J’y reprenais le souffle nécessaire aux vies indestructibles. Indemne des errances, ignorée des silences. Marionnette innocente surgie du piège lisse des fils noués de l’enfance.

Les aurores à l’envers m’éclaboussaient de parcelles de lune neuve. J’ânonnais leur histoire, je les lisais lettre à syllabe ; parfois je me heurtais à la marge fine qui borde tout espoir. L’encre se dissolvait à la force des larmes. Et le soir dessinait obstiné son chemin dans le ciel de mes nuits, se perdant dans le champ résigné des lumières noires qui brillent bleu.

© Marie-Line Saltel-Bayol - 11/10/2016
Photo Bing Wright - Broken Mirror/Evening Sky

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08 octobre 2016

Hortensia d'automne

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Haïkus – Hortensia d’automne

Timides pétales
Rougissant sous la fraîcheur
D’un matin d’automne

L’hortensia se vêt
De son habit rose et vert
Couleurs hors-saison

Maquillage tendre
Posé léger comme un voile
Sur la fleur fanée

Peintre des saisons
Tel un discret magicien
L’automne travaille.

© Marie-Line SALTEL-BAYOL - 08/10/2016

Posté par Line SB à 18:46 - Poésie - - Votre grain de sel [4] - Permalien [#]