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Des petits bouts de moi...

14 janvier 2017

Le bouquet de la maîtresse (1)

 

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Le bouquet de la maîtresse

Elle avait disposé les fleurs dans un vieux pot qui se cachait sur une étagère au milieu de tout un fatras de crayons de couleur aux mines cassées, de cahiers chiffonnés dont les pages resteraient à jamais cornées, de carnets à spirales, de boîtes de craies poussiéreuses et de bouteilles d’encre à moitié vides, et j’étais restée éblouie par la grâce de ses mouvements, précis et rapides, qui en quelques minutes avaient transformé les tiges informes et à demi fanées en un magnifique bouquet de fleurs dont le parfum parvenait jusqu’à mon pupitre, au moindre courant d’air de cette belle matinée de mai.
C'était déjà presque la fin de l'année scolaire...

J’avais beau me concentrer sur les mots que je devais recopier en respectant scrupuleusement les lignes tracées sur ma page blanche… « la boucle du L doit toujours dépasser la barre du T ! », « ferme bien tes E ! » « Refais-moi une ligne de Q majuscules, en t’appliquant, s’il te plaît !», je ne pouvais empêcher mes pensées de vagabonder entre deux passages attentifs de la silhouette claire et bienveillante de ma maîtresse dans l’allée. Je ne l’entendais jamais arriver. Parfois, son parfum si particulier et si doux la devançait de quelques secondes. Soudain, je sentais son souffle chaud dans mon cou, et je devinais le geste de sa main qui remettait en place la mèche indisciplinée échappée du bandeau bleu qui retenait ses cheveux. Elle connaissait mes tendances rêveuses. Elle ne s’impatientait jamais. Combien de fois avais-je dû recommencer une ligne d’écriture que mon étourderie rendait brouillonne. Pour elle, pour le sourire de satisfaction qui se posait sur ses lèvres roses, j’aurais tracé des pages entières sans me lasser.

J’aimais sa manière de saisir délicatement mon porte-plume au manche taché, de le plonger dans l’encrier de porcelaine blanche pour m’expliquer la bonne technique. Je regardais la plume ressortir couverte d’encre. Jamais elle ne gouttait sur le cahier ouvert. La main de la maîtresse traçait alors sans hésiter les courbes élégantes des lettres en belle écriture anglaise, dont les pleins et les déliés me faisaient rêver. Parviendrais-je un jour à une telle perfection ? Lorsque je reprenais entre mes doigts maculés de taches le porte-plume familier, je contemplais d’un air désolé les petits points qui malgré mon assiduité ne manquaient jamais d’étoiler au premier mouvement la page neuve du cahier. Et j’entendais alors un léger soupir dans mon dos, puis sa main se posait, douce, sur mon épaule d’écolière honteuse, « Allez, recommence ! » et elle passait à l’élève assis devant moi. Sans jamais se lasser. Elle était mon idole. Mon rêve à accomplir. Le but à atteindre, comme une étoile brillante au milieu de la nuit.

Ce matin, tôt, avant de quitter la ferme pour partir à l’école, j’avais échappé à la surveillance de ma mère occupée à nourrir le bébé. J’avais ouvert sans bruit la petite barrière qui séparait la cour devant la maison, du jardinet où mon père faisait pousser les légumes qui nous nourrissaient, et j’avais couru jusqu’au coin le plus éloigné. C’était le coin des fleurs. Celui où ma mère avait préservé un petit espace réservé au superflu : en toute saison s’y épanouissaient quelques corolles. Des marguerites, des tulipes, des petits oeillets blancs au parfum si puissant, des zinnias multicolores, de gros dahlias de couleurs vives, et en ce mois de mai, du muguet. Tout un parterre de clochettes blanches cachées sous leurs feuilles vert sombre. J’en avais vite cueilli un bouquet, ravie d’avance à l’idée de l’offrir à ma chère maîtresse. J’écrasai au passage quelques tiges dans ma main serrée. Ce n’était pas important. Tous les enfants apportaient à tour de rôle des fleurs de leur jardin. J’avais attendu la saison des clochettes de mai. C’était ma fleur préférée. J’avais entendu dire autour de moi qu’elle portait bonheur. C’était ce bouquet-là que je voulais lui offrir.

[A suivre]

© Marie-Line SALTEL BAYOL  - 06/01/2017
Photo © Robert Doisneau - Le bouquet de la maîtresse

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Le bouquet de la maîtresse (2)

 

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 Le bouquet de la maîtresse 2

J’arrivai essoufflée, les joues rouges, à l’entrée de la cour. J’avais couru sans même m’en rendre compte. Les deux maîtresses se tenaient sous le préau. Elles discutaient entre elles, entourée de groupes d’enfants qui jouaient en attendant l’heure de la rentrée des classes. J’hésitai à peine un quart de secondes et je me précipitai auprès de la mienne, me faisant suffisamment remarquer pour qu’elle interrompe sa conversation.
« Que veux-tu, petite ? » me demanda-telle de sa voix douce, sans même paraître importunée. Je plongeai mes yeux dans son beau regard clair et je lui tendis fièrement mon petit bouquet saccagé par le trajet. Son visage s’éclaira d’un sourire magnifique et elle prit précautionneusement mes fleurs, comme s’il s’était agi du plus magnifique bouquet de la terre.
« Elle vont vous porter bonheur, maîtresse », ajoutai-je en rougissant. Mon cœur battait à tout rompre. Je vis ses longs cils battre et se fermer un instant.

« Viens avec moi, on va les mettre tout de suite dans l’eau ! » me dit-elle en m’entraînant dans la classe dont la porte était restée entr’ouverte.
J’étais rouge de fierté et presque impressionnée. Entrer dans la classe avant tout le monde, accompagnée de la maîtresse, ça valait à mes yeux de petite fille tous les premiers prix du monde !
Elle me chargea d’attraper le pot qui servirait de vase. Je savais par cœur où il se trouvait. J’allai aux lavabos qui trônaient entre les deux salles de classe le remplir d’eau, et je le ramenai avec mille précautions jusqu’au bureau de la maîtresse, en prenant bien garde de n’en faire tomber aucune goutte sur le parquet ciré. Elle disposa les fleurs avec soin dans le « vase » improvisé, et s’exclama plusieurs fois « Que ça sent bon, le muguet ! C’est ma fleur préférée ! » J’exultai intérieurement.

Le modeste bouquet avait pris soudain la valeur d’une gerbe magnifique digne d’un fleuriste. Il illuminait ce coin de bureau d’une aura que je devais être seule à voir. J’avais noué mes mains dans mon dos et je me tortillais d’un pied sur l’autre sur l’estrade, devant la table couverte de piles de cahiers aux couvertures de papier bleu, soigneusement alignés, prêts à être distribués en fonction des noms calligraphiés sur les étiquettes qui les ornaient dans un coin... Je regardais le grand tableau noir, sur lequel la maîtresse avait déjà écrit une ligne de morale de sa belle écriture ronde régulière, comme tous les matins : « Plus fait douceur que violence. » Les bâtons de craie étaient soigneusement rangés à côté de la brosse à effacer dans la rainure prévue à cet effet. Je souris en pensant qu’elle était d’ordinaire l’objet de la convoitise de tous les élèves, qui se disputaient le privilège d’aller nettoyer le tableau, et surtout de sortir « taper la brosse » sur l’un des vieux murs de pierre de la cour…

Tout était en place, figé, familier et rassurant. C’était un jour d’école comme les autres, et pourtant je savais qu’il aurait à jamais en moi une saveur particulière, un goût ineffaçable.  Je triturai le nœud de ma blouse à carreaux verts puis je pivotai sur moi-même et je regardai la classe, les pupitres alignés, les grandes fenêtres et leurs rideaux jaunes, les cartes colorées accrochées au mur du fond de la salle, la mappemonde bleue posé sur l’étagère la plus haute, les porte-manteaux avec leurs boules blanches et leurs crochets noirs. C’était comme si je découvrais ce lieu pour la première fois. Je me sentais importante et fière. Comme le chef d’orchestre de tout ce petit monde encore immobile. Je sus alors que c’était là ma place, et qu’un jour je serais sur cette estrade la maîtresse que d’autres petites filles admireraient, l’exemple à suivre, le rêve à réaliser…

Toutes ces idées m’avaient envahies comme un ouragan. L’espace d’un moment j’avais été transportée dans un ailleurs possible que je pressentais beau.
« Allez, il faut aller te mettre en rang maintenant… On va rentrer. Tu n’entends pas la cloche ?... »
Bien sûr que je l’entendais, la cloche familière, tantôt joyeuse, comme ce matin, tantôt agressive et impérative. Déjà je regagnais la file des enfants devant la porte vitrée, le cœur gonflé de fierté et de joie. Je pris la main comme à mon habitude d’une petite fille, toujours la même. Ce n’était pas vraiment mon amie mais personne ne voulait lui donner la main parce qu’elle était un peu « différente », alors nous avions lié nos deux solitudes, puisque personne ne s’était proposé pour être ma compagne non plus. Tout naturellement elle avait pris place sur le même pupitre que moi, en classe.

Parfois je l’aidais, car elle avait encore plus de difficultés que moi. Les autres enfants se moquaient souvent d’elle et de ses drôles d’yeux bridés. Ils l’appelaient la Chinoise, ou « la folle » mais elle ne le prenait pas mal et cela la faisait même sourire. Moi je l’appelais Mimi. Pour la maîtresse, c’était « la petite Michèle ». Elle ne la punissait jamais et était encore plus patiente avec elle qu’avec moi. Elle m’avait nommée sa « deuxième maîtresse » et nous avions même le droit de rester dans la classe pendant les récréations pour terminer notre travail dans le calme. De toute façon, les autres ne voulaient jamais de nous pour jouer. Nous les gênions, paraît-il. Et moi je préférais jouer à la maîtresse avec Mimi.

A l’appel de la maîtresse, notre petite file d’élèves se mit en mouvement et rentra en classe, où chacun de nous rejoignit sa table dans le calme. Mimi souriait. Elle me montra d’un geste les fleurs de muguet, que le premier rayon de soleil du jour avait immédiatement désignées à son regard sensible.
Moi aussi, je n’avais d’yeux que pour le bouquet qui trônait sur le coin du bureau. De ma place, il me paraissait encore plus beau que tout à l’heure. Il embaumait jusqu’à moi. Il me semblait que toute la classe l’admirait.
Deux filles plus âgées que moi distribuaient déjà les cahiers bleus. Un élève fut chargé d’aller au tableau. C’était l’heure de lire la phrase de morale. La journée d’école commençait. Le cœur léger, j’ouvris mon cahier sur une page neuve, pleine de bonne volonté.

[à suivre...]

© Marie-Line Saltel Bayol - 07/01/2017
© Photo Vivian Maier

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Le bouquet de la maîtresse (3)

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Le bouquet de la maîtresse (3)

Je regardais la page du cahier devant moi. Les lignes s’emmêlaient un peu dans un brouillard flou. Je sortis de mon rêve.

Qu’était-elle devenue, la petite Mimi ? Cela faisait si longtemps que je n’avais pas pensé à elle. Et soudain je revoyais son visage, sa silhouette, présente, son regard doux, ce sourire éclatant... J’entendais presque sa voix me dire : « Tu viens ? Allez, prends ma main… » Le passé m’avait rattrapée l’espace d’un instant.
J’essuyai d’un geste rapide le voile devant mes yeux et je remis de ma main gauche la mèche de cheveux qui s’était échappée de mon bandeau. Autour de moi, tout était calme. J’aimais profiter de ce petit moment avant le brouhaha de la journée. C’était un petit privilège que je m’accordais souvent, lorsque j’arrivais, le matin, le plus souvent avant tout le monde. Aujourd’hui, c’était un joli matin de printemps. J’avais inscrit la date au tableau, comme tous les jours : vendredi 10 mai 1968. D’ici une bonne demi-heure, les enfants allaient surgir, petite meute pleine d’énergie et de gaieté et les fantômes du passé allaient s’évanouir. Sans doute. Ou peut-être pas.

J’avais enfilé ma blouse en vichy rose. C’était ma préférée. Je jetai un coup d’œil par la grande fenêtre qui donnait sur la cour. Quelques élèves commençaient à arriver. Ceux dont les parents travaillaient et qui nous les confiaient dès le matin à la garderie. Je me chargeais volontiers de temps en temps de cette permanence qui me permettait de voir les enfants sous un autre jour. Je n’avais pas de mal à repérer ceux qui n’avaient pas fait leurs devoirs. Ils se confiaient sans crainte à moi et je lisais dans leurs yeux beaucoup de confiance. Je me revoyais en certains et je les encourageais à progresser, j’expliquais, je corrigeais, sans jamais élever la voix. D’ailleurs le petit Pierre m’avait dit un jour, alors que son cahier d’écriture accumulait les pages arrachées : « Au moins, avec vous, Madame, on a le droit de se tromper sans être puni ! » et c’était comme s’il m’avait offert le plus beau des diplômes.

Je pensais en silence qu’il avait échappé par chance aux plumes Sergent Major et j’esquissais malgré moi un sourire en apercevant le bout de sa langue qui accompagnait systématiquement les mouvements laborieux de sa main crispée sur le stylo bille. Toutefois, je me mettais à regretter les buvards roses maculés de taches violettes lorsque je le voyais saisir sa gomme et frotter le côté bleu sur le papier de mauvaise qualité, qui ne tardait pas à laisser apparaître un petit trou irrécupérable. « Madame, je n’ai pas fait exprès… »

La sonnerie électrique stridente résonna et me fit sursauter dans ma rêverie. Je fis un dernier tour de la classe, ramassant un crayon tombé par terre, rangeant la case trop pleine et débordante de livres d’un bureau d’écolier, remettant à l'endroit un roudoudou oublié, coquillage rempli de sucre à moitié dévoré. Je pouvais dire rien qu’à l’organisation de chaque table à qui ressemblait son jeune propriétaire. Sur un pupitre, un taille-crayon en forme de globe terrestre avait laissé s’échapper les copeaux de crayons dans la rainure qui servait de plumier. A côté un enfant avait oublié d’emporter avec lui son précieux étui à lunettes, et je me dis qu’il faudrait que je m’en souvienne à l’heure de faire réciter la leçon du jour. Je connaissais par cœur la carte de la classe, sa topographie s’imprimait en moi dès les premiers jours de rentrée et les élèves savaient que je n’appréciais pas les changements de place, sauf motif important. Je les aimais, ils me respectaient autant que je les respectais, et ils m’aimaient aussi, je crois.

Nous avions décidé d’un commun accord que les tables seraient regroupées par quatre, formant des îlots de travail, choisis par affinité et avec mon consentement dès le premier jour. Cette innovation un peu en avance sur mon temps avait eu un franc succès auprès des élèves qui se vantaient régulièrement, ainsi que je l’avais entendu, de leur chance auprès de leurs camarades des autres classes : « Nous, on a Mademoiselle Lacombe ! C’est la meilleure maîtresse du monde ! » J’avais constaté avec bonheur que ce travail en groupe était bénéfique pour chacun. Pierre étonnait ses camarades en calcul mental, alors qu’en écriture c’est son voisin qui l’aidait… Les rédactions prenaient l’allure de jeux où chacun rivalisait pour soumettre son idée. Je me sentais comme un chef d’orchestre et cela me remplissait de bonheur.

[A suivre...]

© Marie-Line Saltel Bayol - 09/01/2017
Photo © Robert Doisneau - La libellule

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Le bouquet de la maîtresse (4) - suite et fin -

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Le bouquet de la maîtresse (Suite et fin)

Je repensais souvent à « ma » maîtresse, celle qui m’avait donné l’envie de prendre sa place et qui m’avait convaincue par l’exemple que je voulais « être comme elle ». C’est elle qui avait permis le long et lent parcours semé d’embûches. Elle avait su m’insuffler la volonté et l’espoir, et me conseiller à chaque étape. Même lorsque je n’étais plus son élève, elle avait toujours eu un regard bienveillant sur moi, et c’est à elle en premier, devant les grilles de l’Ecole Normale, où étaient affichés les résultats, que j’avais fièrement annoncé ma réussite au concours de l’E.N. Elle avait eu les yeux brillants et pour la première fois m’avait offert un cadeau en me félicitant. Il m’accompagne encore. C’était un petit flacon du parfum qu’elle portait et qui m’avait tant marquée, enfant. D’ailleurs, j’ai toujours une pensée émue et tendre pour elle lorsqu’un élève me dit timidement « Vous sentez bon, Madame ! »

Ce matin ne faisait pas exception à la règle. Je remis mécaniquement en bon ordre la pile de Cahiers du Jour, éclatants dans leur protège-cahier orange en plastique, certains quasi neufs, d’autres abîmés et rongés aux coins, selon la personnalité et le soin du propriétaire attitré. J’accrochai la grande équerre et le compas qui serviraient de base à la leçon de géométrie du jour au clou prévu à cet effet sous le tableau, et je disposai bien en évidence le cahier d’appel ouvert au centre du bureau. La sonnerie retentit, impérieuse, pour la deuxième fois. Les élèves, qui étaient peu à peu tous arrivés, étaient déjà en rang devant l’entrée des salles de classe. Pour une fois, j’étais presque en retard à leur rendez-vous matinal. Je les entendais rire et bavarder. J’accrochai un sourire à mes lèvres, enfilai un gilet léger, et sortis sur le perron où ma collègue frappait déjà dans ses mains en s’efforçant de ramener le calme parmi la petite troupe dissipée.
Les enfants de ma classe me saluèrent tous d’un « Bonjour Madame ! » qui me fit chaud au cœur.
Je leur donnai le signal d’entrée dans la classe, tout en fermant la marche.

Chacun avait rejoint sa place et un seul coup d’œil en regagnant l’estrade m’avait suffi pour me rendre compte qu’il manquait Catherine parmi les élèves restés debout à côté de leurs tables. « Vous pouvez vous asseoir ! » dis-je, un peu soucieuse. Cette semaine elle avait l’air un peu fatigué. Peut-être avait-elle attrapé la varicelle comme son petit frère, continuai-je à penser en commençant l’appel. Je n’en étais qu’au quatrième ou cinquième prénom (je nommais toujours les enfants par leurs prénoms) lorsqu’un discret grattement se fit entendre à la porte. « Madame, quelqu’un a frappé ! » s’exclama Bruno, qui ne manquait jamais de relever le moindre détail… et cherchait sans cesse à assouvir sa curiosité naturelle. Je dissimulai un sourire. Il avait même devancé Hélène, qui d’ordinaire rivalisait avec lui dans ce domaine.
« Entrez ! » La porte s’ouvrit à peine, laissant se faufiler la petite Catherine, dont le visage, écarlate, disparaissait derrière un gros bouquet de muguet et de pervenches. Elle s’avançait vers l’estrade. « C’est pour vous, Madame ! », balbutia-t-elle timidement, gênée par cette arrivée bien trop remarquée et le retard inhabituel chez elle.

Une bouffée d’émotion et de tendresse m’envahit à la vue de cette enfant à la fois fière et timide derrière ses fleurs. Je me retournai pour saisir un vase sur l’étagère, avant de la libérer de son précieux bouquet. « Oh merci, Catherine, c’est ma fleur préférée, le muguet, tu sais ? C’est un beau cadeau ! … On va le poser là, sur le coin du bureau. J’en profiterai bien… et vous aussi ! Qu'il sent bon ! »
J’avais du mal à ne pas voir devant moi une autre petite fille porteuse de fleurs. L’émotion m’avait saisie à la gorge. Le parfum du muguet avait envahi mon bureau. « C’est un magnifique métier, celui de maîtresse, dis-je d’une voix un peu tremblante à toute la classe. On reçoit de très beaux cadeaux ! ».

Catherine avait déjà rejoint sa place. J’aurais voulu qu’elle et tous mes élèves gardent en eux le même souvenir ébloui de cet instant parfumé. Je savais que ce ne serait sans doute pas le cas. Peut-être seulement l’un ou l’une d’entre eux aurait perçu au fil des jours ma passion et mon bonheur d’être devenue qui j’étais. D’avoir accompli mon rêve d’enfant. J’aurais voulu continuer cette chaîne fragile et essentielle de transmission et leur avoir donné les armes pour y parvenir.
Je repris l’appel, égrenant les noms en regardant chacun des enfants, puis j’appelai au tableau celui qui serait chargé de lire la date à voix haute et d’écrire les premières opérations. La journée commençait avec un rayon de soleil. Je ne savais pas encore que ce mois de mai aurait pour toujours un parfum de révolution. La mienne avait déjà eu lieu, il y a longtemps, d’une autre manière. Elle avait une odeur de muguet.

FIN

© Marie-Line Saltel Bayol – 10/01/2017
Photo non créditée trouvée sur Pinterest

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06 janvier 2017

Aube

1

Je nous souhaite à tous, au crépuscule de ces jours qui s'achèvent, à l'aube de cette année nouvelle, de trouver encore les mots, d'inventer toujours des rêves, et d'aimer sans fin.
Belle année 2017 !

2

Aube

Quand la nuit aura lavé les lumières du jour, tu accrocheras sur le fil de tes rêves la lessive mouillée de tes espoirs neufs. Tu les regarderas trembler au vent du temps qui passe. Ils brilleront encore des guirlandes d’eau claire qui ourleront leur ombre.

Tu entendras chanter les voix frêles de l’aube et tu reconnaîtras les paroles si longtemps tues. Elles réciteront sur la gamme des heures qui restent à écrire, les souhaits inouïs que l’on n’ose pas dire. L’air parlera de paix, d’éclats de rire brisés, d’avenir à écrire à l’encre blanche des colombes tombées en plein vol. Le soleil brodera de ses rayons fidèles les silhouettes nues d’enfants inconnus aux quatre coins de la cour de récréation du monde. L’écho de leurs sourires te poursuivra longtemps, à l’abri factice et navré de tes mains trop confiantes. Tu aurais voulu laisser la vague bienfaisante des amours qui se nouent recouvrir de son sable tendre les cris et les plaies sombres, mais leurs couronnes d’ambre hérissent d’épines sanglantes tes remords vains en cortège de larmes.

Tu sais qu’il te faudra du temps, la grande marée d’heures, la patience en naufrage et le respect des hommes qui n’offrent dans leurs yeux que l’immense crevasse des incompréhensions. D’avance tu te noies dans l’espérance mille fois promise et le pardon tant de fois refusé. Tes yeux croisent les yeux de cet autre sans forces. Tu instilles la tienne même si tu n’y crois plus. Le château de bois clair de tes espoirs têtus brille de mille feux dans le soleil du soir et tu l’offres en bouquet au monde qui va naître.

Demain agite ses draps blancs à la fenêtre ouverte de l’année qui s’éveille. C’est un signe de paix, rebelle et conquérant, et je regarde fièrement la corolle d’ivoire de ton sourire confiant répondre tendrement aux sourires inconnus des fenêtres jumelles. Sur le fil des heures se posent un à un tes espoirs et tes rêves. Ils fleurissent déjà. La moisson sera belle.

© Marie-Line Saltel-Bayol - 30/12/2016

3

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11 décembre 2016

Résultats du concours de nouvelles Nolim-JDE

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 Je n'ai hélas pas gagné ce concours avec mes "Papillons de neige"... Mais j'ai eu la belle surprise d'apprendre que je faisais partie des 10 finalistes sélectionnés (sur plus de 350 candidats).

J'ai donc été invitée à la remise des prix à Paris au siège des éditions Ipanema, en présence de Philippe Delerm, qui présidait le concours cette année. A cette occaion, je me suis vue remettre comme les 9 autres finalistes, un cadeau comprenant une liseuse Nolim, des livres dédicacés par Philippe Delerm, ainsi que les recueils de nouvelles des gagnants des années précédentes.
Une sympatique soirée et une expérience enrichissante !

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Le gagnant choisi au terme de ce concours est donc
M. Alain LLENSE
et vous pourrez lire sa nouvelle "Le soir d'hiver, le vieil homme et Binoche", en suivant ce lien : 
http://www.jedeviensecrivain.com/nouvelles-concours/soir-dhiver-vieil-homme-binoche/

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Merci donc à tous ceux qui ont eu la gentillesse de me soutenir, de voter pour moi et de m'encourager. Je ne lâche rien ! Je vais persévérer, car je me suis rendue compte que l'écriture, c'est vraiment ma vie.

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23 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (III)

Les papillons de neige (III)

 

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Elle sait juste qu’un jour, elle parlera de ce moment. Elle aimera se souvenir. Le présent sera devenu passé, mais le temps n’aura plus d’importance. Peut-être même qu’en ce temps-là, une autre silhouette se sera blottie à son tour dans un vieux fauteuil fatigué et que sur la tablette en bois ciré du secrétaire, une lampe éclairera un vieux cahier aux pages jaunies, couvertes d’une écriture fine et appliquée. Ce sera par un beau matin d’hiver comme aujourd’hui. La maison sera noyée dans une atmosphère laiteuse. Les branches du soleil peineront à griffer le ciel. Le silence se sera fait coton sur le jardin. Et l’allée qui mène au massif de fleurs disparaîtra dans une buée légère et pesante comme une naissance, un espoir à venir et la fin d’autre chose.

Elle imagine la jeune femme qui aura pris sa place. La vie ne s’arrête pas. Le temps tourne les pages du grand livre blanc. Le froid s’arrête aux portes, l’hiver glisse sur les carreaux glacés de la fenêtre close, la chaleur remplit les cœurs et danse comme les flammes claires dans la vieille cheminée de marbre.
Les époques se mélangent. Passé, présent ou avenir, quelle importance…
Il fera ce temps de temps pour toujours, quand l’hiver se glissera sans bruit sous sa couverture de neige. Et il y aura toujours une silhouette postée à la fenêtre pour murmurer d’une voix silencieuse face au ciel blanc : « Il pourrait bien neiger », crainte et espérance mêlées, bonheur ou déception assumés. La souhaitera-t-elle vraiment, cette neige timidement évoquée ? En aura-t-elle secrètement rêvé ? Se réjouira-t-elle en silence de cette fête espérée ?

Assise dans le fauteuil face aux vitres embuées de la fenêtre glacée, la jeune femme écrit maintenant sans hésiter. C’est une lettre à celle qui un jour aura pris sa place. Elle lui parle de cet instant où elle a su que la neige tomberait. Et les mots se posent un à un sur les pages blanches qui n’attendaient qu’eux. Elle raconte le ciel et le vent et le froid, et les arbres nus au bord du chemin, posés comme des cris sur l’horizon de lait. Elle lui dit l’espoir et la peur, elle lui écrit l’aurore comme on ouvre la fenêtre à deux battants sur un beau jour d’hiver.

« Les feuilles brûleront dans un feu de chimères. Tu entendras le craquement froissé de leurs os de misère. Ce sera le matin d’une saison nouvelle, froide comme la fin des espérances vaines.
Le soleil brillera d’une lumière rasante, accrochée aux épis téméraires des herbes survivantes. Tu les verras frémir aux mille éclats de la rosée limpide. Sous tes pas elles se briseront, et tes larmes rougies au fer-blanc du brasier sauvage resteront en suspens, au rivage tremblant de tes yeux fatigués. Ce sera l’aube triomphante des matins d’hiver. Quand le jour acéré déchire sans état d’âme les soies noires de la nuit en lambeaux.
Tu traceras tes pas au milieu du chemin. Leur empreinte flamboiera en travers du silence. Ce sera l’aurore. De ta gorge naîtra dans un halo brumeux l’esquisse d’une voix comme un brouillard fragile. Et tu l’accrocheras aux tiges maquillées d’eau vive, qui te salueront comme une ancienne alliée.
Devant toi s’ouvrira le collier inventé d’un temps à définir. Il n’aura ni début ni fin et tu n’en fermeras jamais la parenthèse fine, que d’autres auront ouverte dans un temps d’avant toi. Tu seras la maille manquante que le ciel attendait pour allumer la flamme du brasier final.
Sous tes pas se craquellera la porcelaine blanche de l’aube. »

Elle a écrit d’un trait jusqu’à ce dernier mot. Elle a posé le point final comme un oiseau replie ses ailes, dans un soupir, une respiration ténue, un souffle murmuré. Elle se sent plus légère. Elle n’a rien relu. Elle referme d’un geste lent la couverture cartonnée bleue sur les lignes serrées de son écriture grise. Elle pourrait enfermer ainsi dans un coffre précieux un trésor inconnu qui resterait caché jusqu’au moment venu. Elle saisit le cahier dans une ultime caresse et le pose lentement sur l’autre cahier bleu, dans le tiroir secret. Puis elle rabat la tablette en bois clair, ferme le meuble patiné, tourne d’un geste lent la minuscule clef dans la serrure dorée et la pose délicatement dans le coffret en opaline bleutée dont le couvercle se ferme sans bruit. Sa grand-mère y conservait un trèfle à quatre feuilles qu’elle lui montrait parfois. Où est-il ? Elle ne sait… Sans doute est-il redevenu poussière… Ses yeux se posent sur la lampe. Le halo remplit maintenant l’espace. La lueur du jour dehors semble avoir baissé d’intensité. Ce n’est pourtant pas encore le soir…

Elle s’approche alors de l’embrasure sombre. Son châle a glissé. Elle le remonte et enfouit son visage dans la laine douce. Elle a besoin de chaleur. A l’extérieur le soleil a fondu. Un brouillard blanc a pris toute la place tandis qu’elle écrivait. Le jour est devenu gris. Il n’y a plus un bruit. Même le vent s’est tu et de rares oiseaux, silhouette noires faméliques sans nom, traversent l’espace sans crier. Le monde semble s’être refermé autour de la maison de pierre qui résiste comme une île au milieu de l’immensité sans couleurs.
Quelque chose se prépare. C’est palpable.

Combien de minutes de silence encore avant la déferlante. Y aura-t-il un signe ? Elle fouille de ses yeux l’indéfinissable couleur du jour qui résiste. Une nuit incertaine prend la place du jour. Plus de trace d’un soleil vaincu. L’air est sombre et l’empêche presque de respirer. Elle voudrait crever cette bulle opaque de noirceur incolore. L’immobilité pèse comme un poids mort. Elle sait qu’il suffit d’attendre…
Soudain une déchirure comme un éclair traverse le ciel vide. Un silence d’orage. Sans eau et sans vacarme. Elle n’a pas eu peur. Elle connaissait l’issue. Alors s’envolent devant elle, en tourbillon léger, au rythme de son cœur qui bat à petits coups rapides, un, puis des dizaines, des centaines de papillons blancs. D’abord sans consistance puis de plus en plus épais, denses et lourds. Et le ballet magique envahit tout l’espace de sa sarabande silencieuse. Le ciel s’est de nouveau teinté de blanc et de clarté. L’air ressemble à une jungle incolore et pacifique, un territoire féérique et vierge qui s’emplit de signes cabalistiques bienveillants. Les papillons de neige dansent à l’aventure et se posent au hasard des courants de saison. La terre tutoie l’horizon blême. C’est comme une grande fête muette qui se déploie majestueusement sur la nature endormie. Elle en est à la fois l’invitée et l’hôtesse rayonnante et muette. La jeune femme écoute ce silence bruissant. Elle se sent libérée, pleine d’une joie indéfinissable. Elle sourit sans raison. Le temps s’est arrêté de fuir. Son regard se perd, glisse vers le ciel et s’échappe dans la spirale étourdissante des flocons qui tombent et puis s’élèvent, victimes consentantes de la tempête pacifique, Elle se sent comme saoule. Ivre de la première neige.

Un sourire sur les lèvres, Joconde de l’hiver, elle rejoint le fauteuil moelleux qui l’attend patiemment au creux de ses coussins. L’hiver a frappé les trois coups, le rideau s’est levé sur un nouveau décor. La pièce peut commencer.
Elle le savait bien, qu’il pourrait neiger…

 

© Marie-Line SALTEL-BAYOL
Novembre 2016

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Si vous le voulez, vous pouvez encore voter pour elle.
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Posté par Line SB à 19:42 - Poésie - - Votre grain de sel [3] - Permalien [#]

18 novembre 2016

Les papillons de neige (Nouvelle) (II)

Les papillons de neige (II)

neige2

Elle grave entre ses cils cet instant unique. Décidemment, elle voudrait savoir peindre. Elle aurait déployé sur la toile toute la gamme des blancs et des gris délavés. Les encres auraient coulé. L’eau aurait peu à peu recouvert le papier comme un buvard liquide. Elle a toujours aimé les aquarelles et leur insondable fragilité. Mais le résultat n’est jamais à la hauteur de ses espoirs, alors elle a abandonné ses pinceaux et froissé les feuilles souillées. Elle a tout jeté. Elle préfère rêver. Elle pourrait alors poser des mots…
Un jour peut-être, elle ouvrira un cahier bleu, comme avant elle sa grand-mère. Et elle y écrira ses mots à elle. En pensée elle déroule le fil. L’histoire s’écrit d’un trait. Elle a la couleur indécise qui n’existe pas, celle que les encres ne sauront jamais peindre. Celle qu’elle voit devant elle envahir le ciel et le jardin, dehors. La couleur de la neige qui n’est pas encore tombée. La couleur de l’air froid et de la lumière pâle d’un soleil avorté. La couleur d’un temps d’absence claire. La couleur des branches mortes prêtes à casser, la couleur du vent qui fait vibrer les dernières feuilles des arbres comme une harpe.

Sur la page vierge comme le jour qui s’ouvre, elle trace alors des mots aussi simples que cette atmosphère blanche qui a envahi tout l’espace. Oui, c’est vrai… il pourrait bien neiger, murmure-t-elle…
Et les phrases se déroulent et s’écrivent, paisibles et fluides comme si elle les lisait…

« Ce jour-là était un jour de neige.
Tu sais, quand la lumière blanche emplit tout l’espace et que le ciel couleur de temps semble recouvrir le monde... C’était le début d’une histoire et la fin d’un moment. Le temps filait sur les vitres en y laissant une buée bleue qui s’effilochait en lambeaux givrés. Tes yeux suivaient les traces figées de l’eau comme autant de rivières de mémoire. La vie glissait à toute allure et tu aurais voulu te raccrocher aux branches ployées sous le poids de la neige. Mais tu savais bien qu’elles n’auraient pas résisté sous ton poids, et que l’on n’aurait entendu que le craquement sourd du bois noir qui cède sous la force des évidences en éclaboussant de ses échardes grises et acérées le tapis blanc immaculé.
C’était un jour de neige sans retour. Un jour comme une nuit sans lune quand les étoiles refusent même la lumière blafarde des corps posés à contre-jour sur elle. C’était comme un cri de silence et il effaçait tout sur son passage. C’était un jour de gomme et il ne reste que les larmes pour pleurer. Et sur la neige crissante elles tombaient comme les perles d’un collier qu’on a oublié de fermer.
Et toi tu regardais ces petits cratères refermés avant même que d’être nés. Et tu pensais au ruisseau de tes yeux figé dans l’air glacé. Et tu ne pensais plus. Et tu glissais dans l’air comme une esquisse à la vitesse du vent. C’était un jour de neige. C’était un jour en blanc, un jour d’hiver. Un jour de fin et de commencement.
C’était un jour d’hiver, un jour de froid brûlant. Tu sais, quand la nuit devient blanche et emporte avec elle toutes tes peurs et que tu restes là, longtemps, à écouter la neige, à attendre le jour. Debout contre le vent…
C’était un jour de neige... »

Elle tremble un peu. Les a-t-elle vraiment écrits, ces mots ? Ou seulement pensés ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.
Elle regarde les pages blanches du cahier neuf qu’elle tient entre ses mains. Elle a pensé si fort ces phrases... L’espace d’un moment elle a traversé le miroir. Elle n’est plus seule à contempler le jour qui s’ouvre. Elle l’a donné à voir. Dehors est entré dans cette chambre et a pris toute la place, a rempli tout l’espace. Elle a arrêté le temps, figé l’indéfinissable atmosphère, transformé l’enveloppe blanche et froide en mystère. En rêve éveillé.
Elle est assise dans la chaleur de son univers mais une partie d’elle est ailleurs.
Pour la première fois elle ressent cette exaltation qui la transporte haut. Il n’y a plus ni réalité ni songe. Elle vient de comprendre qu’écrire est son essentiel, sa raison de vivre.
L’écriture d’un autre âge de sa grand-mère l’a emportée dans un autre monde. Comme ses rêves. Il fallait juste oser. Sa main caresse les pages encore vierges.

Elle regarde naître le soleil d’opaline de ce matin d’hiver sur le jardin éteint. La vie y vibre malgré le froid.  Le vent caresse la terre gelée. On dirait presque qu’il va faire beau. L’air opaque et clair recouvre de son lait blanc le paysage. Elle n’aperçoit plus les arbres morts qui se dressent d’ordinaire à la lisière de son horizon. Petit à petit, le paysage s’est dissout dans une brume familière et pourtant neuve. Aujourd’hui n’est pas comme hier. Le temps à largué les amarres, il glisse sur la surface des choses comme une barque sur l’eau tranquille d’un étang déserté. C’est un matin d’hiver où le soleil peine à percer, mais il est là, derrière la surface polie du miroir des heures. On n’est plus tout à fait à l’aube. La matinée a déplié ses heures. Il faudrait penser à la vie, mais cet instant entre deux espoirs l’empêche de bouger. Elle ne voudrait pas briser le miroir. Ce n’est pas elle qui décide.

(A suivre)

© Marie-Line SALTEL-BAYOL - Novembre 2016

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Posté par Line SB à 11:16 - Poésie - - Votre grain de sel [0] - Permalien [#]